Comboni, en ce jour

De Khartoum il écrit (1881) au Recteur P. Sembianti:
Nous avons travaillé pour Dieu, laissons-Lui le soin de s'occuper de tout, et Il nous aidera. Notre Œuvre est fondée sur la Foi. C'est un langage que peu de gens comprennent, même les bons qui sont sur cette terre. Mais les Saints l'ont compris, et ils sont les seuls que nous devons imiter.

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N° Ecrit
Destinataire
Signe (*)
Provenance
Date
31
Ses parents
0
Khartoum
18. 1.1858

N° 31 (29) - A SES PARENTS

AFC

Depuis la Stella Mattutina à

Khartoum, le 18 janvier 1858

Très chers Parents !


 

[206]
Me voilà déjà sur le bateau en train de quitter Khartoum pour nous rendre auprès des tribus centrales du Bahar-el-Abiad. Ce bateau, en forme de Dahhabia, est le plus grand et le plus solide qui existe au Soudan. Il appartient à la Mission de Khartoum qui lui donna le nom italien de Stella Mattutina, comme pour le dédier à la Vierge Marie, afin qu'il soit une véritable étoile du matin, une lumière pour les pauvres Noirs encore plongés dans les ténèbres de l'ignorance et de l'idolâtrie.


[207]
Nous désirons tous ardemment parvenir au but de notre longue et difficile pérégrination ; et nous avons confiance en Dieu pour réussir à jeter des bases solides, malgré les énormes difficultés que dès maintenant nous apercevons. En effet la Mission de Khartoum, qui est divisée en trois postes, a été fondée il y a 10 ans ; on y a employé 24 Missionnaires ; on a dépensé plusieurs millions de francs ; et il lui a fallu beaucoup pour se faire accepter par les Turcs et les Noirs des environs, pour pouvoir prêcher librement l'Evangile ; elle n'est parvenue à convertir que 120 personnes environ, et presque tous des jeunes à qui la Mission, pour pouvoir les garder dans la foi, est obligée de donner de quoi se nourrir, s'habiller et se loger. Les difficultés que doit vivre cette Mission sont incroyables.


[208]
Mais peut-être que nous avons davantage d'espoir car nous sommes plus pauvres et donc nous avons moins d'exigences. Jusqu'à présent, d'après ce que nous pouvons en déduire, tout paraît beaucoup mieux que ce qu'on en dit en Europe ; mais toutefois notre Foi en Dieu ne fait que croître, c'est Lui seul qui pourra [......] les rendre réceptifs à la grâce divine.


[209]
Ne vous en faites pas pour nous : Dieu est avec nous ; la Vierge Immaculée est avec nous ; St. François Xavier est notre Patron et nous avons confiance en ces colonnes inébranlables sous nos pieds [........] et la mort, et les pires souffrances et les désagréments. Protégés par ces précieux remparts, Dieu, la Vierge Marie, St. F. Xavier, nous sommes plus rassurés que si nous affrontions les tribus de l'Afrique Centrale avec une armée de cent mille soldats français. Ne vous inquiétez donc pas pour nous, n'ayez aucune crainte pour notre avenir.


[210]
Il suffit de prier pour nous, et que nous soyons dans l'union des cœurs, ayant toujours Dieu comme référence. Il arrivera que vous restiez des mois sans recevoir de lettres : soyez quand même dans la joie. Je vous ai déjà dit que je vous écrirai dans le mois et demi qui vient, lors du retour de la Stella Mattutina. Par contre, vous, n'oubliez pas de m'envoyer du courrier deux fois par mois, c'est à dire chaque fois que part le bateau de Trieste pour Alexandrie en Egypte, ne manquez pas de m'écrire ; parce que même si je reçois vos lettres par paquets de cinq ou six d'un coup, je veux en tous cas savoir ce qui vous arrive à vous et à la famille dans les moindres détails ; je veux donc des informations régulières, chaque quinzaine, afin de pouvoir mieux suivre votre situation et tout ce qui vous concerne : écrivez-moi donc tous les 15 jours en m'adressant les lettres comme je vous l'ai dit, car jusqu'à présent je les ai toutes reçues.


[211]
Par rapport au courrier venant d'Europe, moi j'ai eu, jusqu'à maintenant, plus de chance que mes camarades, soit parce que leurs correspondants leur écrivent moins, soit parce que le courrier se perd en route.

Ce matin nous avons rendu visite au Patriarche d'Abyssinie, qui est comme un pape pour les Coptes hérétiques ; il sera l'ambassadeur de l'Empereur d'Abyssinie auprès du roi d'Egypte. Il était entouré d'un Prélat qui l'assistait, d'un général de l'armée, et d'une escorte de gardes égyptiens. Il était allongé sur des riches tapis de soie damassée et nous a réservé un grand accueil. C'est le pape des Coptes, qui, en cas de mort de l'un d'eux, reçoit un quart de son patrimoine ; ce qui fait de lui un homme richissime. Il nous a offert le Shibouk et le thé à la cannelle. En lui parlant de notre Mission, nous lui avons dit que nous risquions nos vies en venant dans ce pays. Il nous a demandé le pourquoi de notre venue, nous lui avons répondu que c'était pour sauver leurs âmes car notre Seigneur Jésus-Christ a donné lui aussi sa vie pour nous. Ah ! c'est bien a-t-il répondu. Alors un des Missionnaires de Khartoum lui parla de Jésus-Christ, et si Dieu le veut, tous les hommes s'inclineront devant la Croix et adoreront Jésus-Christ Oui, nous l'espérons, répondit-il, et il changea de sujet en parlant de l'Empereur d'Abyssinie.


[212]
Aujourd'hui, il est venu nous rendre visite sur notre barque, la Stella Mattutina, et il était étonné en voyant avec quelle attention nous professions notre Foi, car il a remarqué la chapelle aménagée sur la barque, où nous dirons la Messe tous les matins ; il est finalement parti ravi, en nous disant qu'il garderait un excellent souvenir de cette journée. Il est richement vêtu et il a tout dans la tête sauf de devenir catholique ; il m'est venu à l'esprit de lui suggérer d'aller à Rome où il verrait de grandes choses.

Mais assez avec ça ; soyez gais et joyeux, chers parents ; je dois partir ; et même si j'ai des tas de choses à vous raconter, je n'ai pas le temps d'écrire plus, parce que la Stella Mattutina va lever l'ancre de Khartoum.


[213]
Nous voilà partis dans la joie, même si nous devons nous faire à l'idée de devoir travailler beaucoup sans pour autant avoir beaucoup de résultats ; c'est à dire que ce sera déjà bien si on peut préparer ces âmes et que d'autres puissent en recueillir les fruits. Dieu est grand et nous avons confiance en lui. Soyez toujours avec Dieu et n'oubliez pas de faire tout pour sa plus grande gloire, et rien d'autre.


[214]
Adieu mes chers parents, je penserai toujours à vous, et vous, sachez que vous faites chaque sacrifice pour Dieu. Un saint Missionnaire de Khartoum, qui actuellement est avec nous sur la barque, me disait l'autre jour que, bien qu'il ait abandonné son père et une famille riche dans laquelle il connaissait tous les conforts, bien qu'il ait énormément travaillé dans sa Mission, il disait qu'il serait content si Dieu l'envoyait au Purgatoire. Il se considère comme un pécheur tel qu'il a peur de l'enfer, car il estime que jusqu'à présent il n'a rien souffert qui soit digne du Paradis.


[215]
Vous voyez combien il faut souffrir pour mériter le Paradis ; réjouissez-vous donc, chers parents, car vous avez la chance de souffrir beaucoup pour le Christ et c'est pour cela que vous avez la certitude de monter au ciel. Je vous salue de tout mon cœur en vous embrassant tous. Saluez pour moi tous les parents et amis etc. et dans l'attente de vos lettres, je vous embrasse cent fois, je vous bénis et reste toujours



votre fils très affectueux

Abbé Daniel






32
Son Père
0
depuis les Kichs
5. 3.1858

N° 32 (30) - A SON PERE

AFC

Chez les Kich, le 5 mars 1858

Très cher Père !


 

[216]
Vous ne pouvez imaginer quelle joie j'ai éprouvée quand j'ai reçu vos chères lettres du 21 novembre 1857. Que soient bénis le Seigneur et sa divine Providence qui sait consoler, le moment venu, ses serviteurs, même les plus mesquins et bien qu'ils soient misérables pécheurs ! Il faut que je vous avoue que je suis parti de Khartoum avec une profonde angoisse à cause de l'état de santé de maman. Cette angoisse, par volonté divine, m'a toujours poursuivi ; à tel point qu'à chaque pas j'avais l'impression d'être en train de l'assister sur son lit de mort, même si le cœur me disait qu'il n'en était rien et qu'elle s'était à nouveau rétablie.


[217]
Or, chose inhabituelle, par un bateau nubien, m'est parvenue votre lettre ainsi que celle, très longue, de maman, alors que je ne les attendais pas ; et celles-ci, Dieu merci, m'ont libéré de toute inquiétude, et m'ont comblé de joie. Oh mes chers parents ! quelles sont douces les lettres et les nouvelles d'un père et d'une mère si éloignés ! Vous le savez comme moi !


[218]
Le Missionnaire doit être prêt à tout : à la joie et à la tristesse, à la vie et à la mort, à la rencontre comme à l'abandon, et à tout cela, moi aussi, je suis prêt.


[219]
Mais Dieu a voulu me donner cette croix, celle de souffrir particulièrement de votre absence et de celle de ma mère ; mais d'éprouver aussi la joie de savoir que sa santé s'améliore.

Je suis avec vous à tout moment ; et je sens comme vous le poids de notre séparation. Combien de fois je vous accompagne dans vos excursions à Sepino, à Tesolo, à Riva (.....) ! Et quand mon esprit s'éloigne de Dieu, j'éprouve une sensation d'oppression et je suis obligé de tourner mes pensées vers le ciel et me dire que vous avez un soutien beaucoup plus fort que le mien, car Dieu vous protège mieux que je ne puis le faire.


[220]
Je m'adresse à Dieu à tout moment et je le prie pour vous deux. Et je suis rassuré car le Seigneur et sa Mère Marie Immaculée prennent soin de vous. Et peu importe qu'il y ait parfois entre vous des moments de dispute ou d'amertume. Dieu permet cela pour nous montrer que, quand nous sommes abandonnés à nous mêmes, nous sommes victimes de nos faiblesses humaines. Mais, en fin de compte, le ciel vous protège à cause de vos souffrances (qui sont aussi les miennes). Vous faites l'objet des plus grandes attentions des Anges et de Dieu.


[221]
Les gens peuvent jaser tant qu'ils veulent ; qu'ils racontent que deux pauvres parents sont malheureux car sans enfants, mais au ciel on parle autrement, là-haut cela est écrit avec d'autres mots. La doctrine de Jésus, l'Evangile, est tout à fait à l'opposé des règles du monde. Le monde parle de plaisirs et de satisfactions, l'Evangile invite au sacrifice, à la souffrance ; pour le monde ne comptent que le moment présent, la matière et la vie sur terre ; l'Evangile est tourné vers l'éternité, la vie future, l'esprit. Il est plus qu'évident que l'Evangile et l'âme ont des idées différentes de celle du monde et des sens ; soyons donc toujours sereins, joyeux, courageux et généreux pour le Christ.


[222]
Je suis martyr par amour des âmes les plus délaissées du monde et vous êtes à votre tour martyrs par amour pour Dieu, en sacrifiant pour le bien de ces âmes votre fils unique. Mais soyez courageux mes chers parents. Dieu pourrait me faire mourir à l'instant, comme c'est arrivé à 15 Missionnaires de la Mission de Khartoum, l'un d'eux est décédé peu de jours avant notre arrivée. Dieu pourrait vous faire mourir, car tout est entre ses mains. Mais Dieu peut nous faire vivre tous, vous comme moi, en nous permettant de nous embrasser encore, en nous réunissant à nouveau pendant des mois et des années, dans la joie et l'allégresse, dans notre beau pays l'Italie.


[223]
Notre Supérieur nous harcèle par ses lettres car il voudrait que quelqu'un revienne avec des petits Noirs, garçons et filles, et comme cela tous les ans. Et nous devons le faire, même si cette année c'est impossible car nous ne pouvons pas faire un bon choix parmi les indigènes de cette tribu où nous nous rendrons. Mais l'année prochaine, l'un d'entre nous fera retour en Europe avec une expédition, et une fois ou l'autre ce sera mon tour, si je suis en vie.

Abandonnons donc en toute confiance nos cœurs à la divine Providence et elle saura, mieux que nous, pourvoir à tout.


[224]
La grande distance qui nous sépare ne me fait, en aucun cas, oublier mon pays et la famille. Souvent je passe des demi-journées au milieu de ces gens sans me rendre compte que je suis loin de chez moi et de vous, et je dois réfléchir pour prendre conscience du fait que je suis au centre de l'Afrique dans des terres inconnues.


[225]
Lorsque je passe, avec mon crucifix au cou, au milieu de ces foules d'indigènes nus, armés de lances, d'arcs et de flèches, je leur adresse quelques mots au sujet du Christ. En me voyant seul, ou avec quelqu'un d'autre, entouré de ces gens féroces, qui pourraient me tuer d'un coup de lance, je m'aperçois alors que je ne suis ni en Europe ni avec vous. Mais même dans ces circonstances, vous êtes avec moi et je vous vois à genoux devant Dieu en train de l'implorer pour que nos paroles soient efficaces.


[226]
Comme vous voyez nous sommes toujours unis dans nos cœurs même si des milliers de kilomètres nous séparent ; d'ailleurs pour moi il me faut réfléchir pour me rendre compte que vous êtes vraiment loin de moi. Que le Seigneur soit béni car il donne pour chaque souffrance le réconfort qu'il faut.

Ne m'en veuillez pas si je ne vous parle pas de notre dangereux voyage chez les tribus de l'Afrique Centrale, après Khartoum. Je voudrais vous satisfaire mais il m'est impossible de vous décrire tout ce que nous avons vu et qui nous est arrivé ; je n'ai ni le temps, ni la possibilité, car les multiples occupations et les difficultés qui font partie de la vie d'un Missionnaire dans ces régions, m'en empêchent.


[227]
S'il s'agissait de s'asseoir confortablement derrière une table, comme vous pouvez le faire, j'écrirai un livre sur mon voyage de Khartoum à la tribu des Kich, d'où je vous écris. Mais pour écrire deux lignes, je dois m'asseoir sous un arbre, ou m'allonger par terre dans une cabane comme les Arabes, ou me mettre à genoux devant ma malle. Après une demi-heure d'écriture, j'ai mal partout et je dois me lever et marcher pour me détendre un peu.


[228]
Il vous faudra donc vous contenter de ces quelques informations, et les autres à Vérone devront se satisfaire de mes salutations. La distance entre Khartoum et les Kich n'est que de mille et quelques kilomètres, mais le parcours est très dur et dangereux.


[229]
Avant de vous parler de notre voyage sur le Nil blanc, que nous avons parcouru jusqu'à Khartoum, il faut que je vous précise que ce fleuve est formé de deux grands affluents, désignés par les Arabes des noms de Bahar-el-Azrek, ou Fleuve Bleu, et de Bahar-el-Abiad ou Fleuve Blanc. Les deux confluent à Ondourman, près de Khartoum, pour former le Nil proprement dit ; celui-ci, après des milliers de kilomètres à travers la Nubie et l'Egypte, se jette dans la Méditerranée, non loin d'Alexandrie.


[230]
Les sources du Fleuve Bleu sont connues depuis l'Antiquité et sont le Lac de Dembea en Abyssinie, près de Gondar. L'Abbé Beltrame a voyagé sur ce fleuve jusqu'au 10° degré afin d'y trouver l'endroit idéal pour une Mission, selon les plans de notre Supérieur. Mais pour des raisons diverses, n'ayant pas trouvé ce fleuve adéquat et après avoir réfléchi, conseillés par notre Supérieur à Vérone, nous avons tenté de pénétrer chez d'autres tribus du Fleuve Blanc.


[231]
Bien que les géographes indiquent le Nil comme le 4ème fleuve au monde, on peut affirmer qu'il s'agit du fleuve le plus long sur terre. En effet ils considèrent le Nil comme la prolongation du Fleuve Bleu, celui qui est connu depuis l'Antiquité, alors que le Fleuve Blanc constitue l'origine du Nil et qu'il est long de plus de mille kilomètres par rapport au Fleuve Bleu. Donc, si on considère le parcours que nous avons effectué jusqu'à présent, le Nil a 400 kilomètres de plus que le plus long fleuve du monde.


[232]
Si vous ajoutez à cela le fait que les sources du Fleuve Blanc ou Bahar-el-Abiad sont encore inconnues, il est clair que le Nil est, de plusieurs centaines de kilomètres, le plus long fleuve du monde. Il faut dire aussi que le Fleuve Blanc a été parcouru, jusqu'à un certain point, par d'autres, et notamment par un membre de notre Institut, le défunt Abbé Angelo Vinco. Donc, dans une certaine mesure, ses rivages sont connus. Mais personne n'a pénétré loin à l'intérieur ce qui fait que, des tribus les plus éloignées de l'Afrique Centrale, (comme sont celles du Fleuve Blanc), on connaît parfois le nom mais rien de leur nature ni de leurs coutumes.


[233]
Pour mieux vous faire comprendre cela, imaginez que le royaume Lombardo-Vénitien soit inconnu, et que nous essayions de le connaître pour l'évangéliser. Supposons que Riva soit Khartoum, d'où nous partons pour explorer le Royaume, et que le Lac de Garde soit le Fleuve Blanc. Imaginons aussi que le lac de Garde ait été parcouru par quelqu'un jusqu'à Gargnano et Castelletto, tout comme Vinco a parcouru le Fleuve Blanc. En allant de Riva à Gargnano et Castelletto, vous savez que c'est le Lombardo-Vénétien, car ceux de Gargnano vous diront qu'ils sont Lombards et que ceux de Castelletto vous diront qu'ils sont Vénètes, parce que le premier appartient à la Lombardie et le deuxième à la Vénitie.


[234]
Mais même si vous avez êtes allés à Gargnano et à Castelletto pouvez-vous prétendre connaître le Lombardo-Vénitien ? Non, parce qu'il vous faudrait aller à Milan et à Venise etc. Toutefois comme vous avez êtes allés à Gargnano et à Castelletto, vous savez que le Lombardo-Vénétie existe. Or les terres du Nil sont peuplées de différentes tribus, qui vivent à l'intérieur, et qui sont inconnues, car personne n'est allé assez loin, même si on en connaît les noms, car elles s'étendent jusqu'au fleuve.


[235]
Moi je suis auprès de la tribu des Kich, mais je sais peu de choses à leur sujet, car elle est assez loin à l'intérieur des terres là où personne ne s'est aventuré. Et pourtant je suis avec eux et je sais qu'ils existent. Cela dit, notre rôle est de commencer à prêcher l'Evangile dans une de ces grandes tribus de l'Afrique Centrale, en commençant par les bords du Fleuve Blanc, et puis progressivement d'atteindre d'autres peuplades jusqu'à leur capitale, et jusqu'où Dieu voudra.


[236]
Dans ce but nous sommes partis, à quatre, à l'aube du 21 janvier, et, après les habituelles salutations avec notre camarade l'Abbé Alessandro Dalbosco, qui est resté à Khartoum en tant que Procureur, nous quittâmes cette ville. L'Abbé Giovanni Beltrame chef de la Mission, les Abbés F. Oliboni, Angelo Melotto et moi-même, avons exploré le fleuve Blanc, afin de fonder une Mission, parmi les Noirs, selon les plans de notre Supérieur l'Abbé Nicola Mazza de Vérone.


[237]
Le bateau qui devait nous conduire dans ce dangereux voyage était la Stella Mattutina appartenant à la Mission de Khartoum. Il y avait à bord 14 matelots, à la tête desquels il y avait un capitaine (Raïs) expérimenté. Ce dernier avait déjà effectué ce parcours et nous avons pu constater sa maîtrise dans l'art de naviguer sur ce fleuve grandiose et interminable.

Après un contact terrible avec les courants contraires du Fleuve Bleu, et avoir contourné la pointe extrême d'Ondourman, là où convergent les deux fleuves, nous sommes arrivés au Bahar-el-Abiad qui s'ouvre devant nous dans toute sa majestueuse beauté. Un vent puissant nous pousse sur ces eaux tumultueuses ; celles-ci, à cause de leur étendue et de leur largeur, ressemblent, plus qu'à un fleuve, à un grand lac qui coulerait dans l'ancien Eden.


[238]
Les rives lointaines sont recouvertes d'une végétation variée, alimentée, en toute saison, par un soleil brûlant et un éternel printemps. Notre Stella Mattutina semble sourire à ces vagues frémissantes et elle vole majestueuse au milieu de ce fleuve avec la rapidité des bateaux qui traversent notre Lac de Garde, même si la Stella Mattutina doit se mesurer avec les courants du fleuve.

La première Tribu qu'on rencontre au delà de Khartoum (ville située au 16° de latitude N., alors que Vérone est entre le 45° et le 46°), est celle des Hassanièh. Ils occupent les rives gauche et droite du Bahar-el-Abiad et sont constitués de deux races (noire et nubienne) ils pratiquent l'élevage, leur principale source d'alimentation.


[239]
Les Hassanièh sont toujours armés d'une lance. Comme les Nubiens, dans le désert, ils portent, lié au coude, un couteau tranchant dont ils se servent pour couper et pour se défendre. C'est justement chez eux que nous nous arrêtons, le deuxième jour, pour acheter un bœuf pour nous et notre équipage. Je ne puis vous dire grand chose de cette tribu, sinon qu'elle est nomade et que ses nombreuses familles se déplacent d'une zone à l'autre selon la richesse des pâturages pour leur bétail. Elle s'étend, à notre connaissance, entre le 16° et le 14° de Latitude Nord et entre le 29° et le 30° de Longitude, d'après le méridien de Paris.


[240]
Les villages qu'on rencontre dans cette tribu, sont assez éloignés du fleuve, certains à droite, d'autres à gauche ; ce sont : Fahreh, Malakia, Abdallas, Ogar, Merkedareh, Tura, Waled Nail, Mussah, Salahieh, Tebidab, Mangiurah,Eleis, etc.etc, quoique chaque morceau de terre pour les tribus Nomades soit une ville, car ils ne s'arrêtent jamais définitivement. Dans la région de cette tribu, surgissent, pour rendre encore plus beau ce paradis terrestre, les petites collines de Gebel Auly, Menderah, Mussa, Tura et Korum ; après quoi, à part les petites montagnes des Dinka, du 12° jusqu'au 7°, c'est une plaine parfaite.


[241]
Au delà du 14° de Latitude, se trouvent deux autres petites tribus, celle de Schamkàb, à gauche, et celle de Lawins à droite, mais de celles-ci nous ne savons rien, sinon que ce sont des tribus guerrières qui doivent avoir des coutumes assez proches de celles des Hassanièh et des Baghara leurs voisins. Depuis le 25 janvier nous sommes chez les Baghara qui habitent, du côté gauche, entre le 14° et le 12° de Latitude et du côté droit entre le 13° et le 12° ; en effet entre le 13° et le 14° il y a la tribu nomade des Abu-Rof, assez proches de la culture des Hassanièh.


[242]
Ici le paysage change complètement. A part la tribu des Hassanièh, proche des Baghara, les villes, les villages, les habitations, tout tend à disparaître et les derniers représentants du type arabo-nubien cèdent définitivement le pas à la formidable race des Noirs. Il me serait impossible de vous décrire le spectacle qui s'offre à nos yeux durant ces longs jours passés sur le Fleuve Blanc, bordé par des tas de farouches Baghara. Je crois que même le plus grand écrivain contemporain ne pourrait donner une idée de la beauté et de la majesté de cette nature jamais contaminée, où s'égaient ces jardins enchanteurs.


[243]
Les rivages bas du fleuve, très large et majestueux, sont couverts d'une imposante végétation qui n'a jamais été ni touchée ni altérée par l'homme. D'un côté, il y a une immense brousse impénétrable, qui n'a jamais été explorée jusqu'à présent, formée de gigantesques mimosas et de nébak verdoyants (arbres très gros, grands et très vieux, jamais touchés par l'homme). Ceux-ci, en se pressant les uns contre les autres forment une forêt très vaste et bariolée qui est un refuge sûr pour de nombreuses gazelles, tigres,(sic !) lions, panthères, hyènes, girafes, rhinocéros et autres animaux qui cohabitent avec des serpents de toute forme et de toute taille. De l'autre coté d'autres forêts de mimosas, de tamariniers et d'ambai etc... couverts de verveine et d'une herbe touffue qui forme comme des cabanes naturelles où on pourrait s'abriter même d'une pluie diluvienne.


[244]
Des centaines d'îles charmantes, fertiles, grandes ou petites, gaiement recouvertes d'un vert émaillé, les unes plus belles que les autres ont l'aspect de plaisants jardins. Ces îlots sont ombragés par une série de superbes mimosas et par des acacias, qui laissent à peine passer quelques rayons du brûlant soleil africain, et sur 200 kilomètres ils offrent le spectacle d'un archipel enchanteur.

Des foules infinies d'oiseaux de toutes tailles, race et couleurs ; des oiseaux parfaitement dorés, d'autres argentés ; tous volettent gentiment sans aucune crainte de haut en bas des arbres, dans l'herbe, sur les rives, sur les cordages du bateau. Ibis blancs et noirs, canards sauvages, pélicans, abuseins, grues royales, des aigles de toutes les espèces, (aghironi), perroquets, marabouts, (abumarcub), et bien d'autres qui volettent ou se promènent sur les bords du fleuve, le regard tourné vers le ciel. On dirait qu'ils bénissent la Providence de ce Dieu qui les a créés.


[245]
Des groupes de singes viennent s'abreuver au fleuve, ils sautent parmi les arbres, en jouant et en faisant des grimaces. Des centaines d'antilopes vont brouter dans ces forêts, elles n'ont jamais entendu un coup de fusil, et n'ont jamais connu les nombreux pièges tendus par de rusés chasseurs pour les tuer. D'immenses crocodiles sont allongés sur des îlots ou sur les berges. Des hippopotames démesurés sortent en soufflant de l'eau. Le soir, en particulier, ils font trembler l'air de leurs rugissements, qui en retentissant dans la forêt font d'abord peur et puis suscitent, dans l'âme, des sentiments sublimes envers Dieu.


[246]
Qu'il est grand et puissant le Seigneur ! Notre barque glisse, pour ainsi dire, sur les dos des hippopotames qui, étant des centaines, et quatre fois plus grands qu'un bœuf, pourraient nous faire couler en un instant. Mais Dieu a voulu que ces animaux féroces s'enfuient devant nous.

Des pirogues et des petites embarcations d'Africains nus, armés de boucliers et de lances, pourraient nous sauter dessus, dans ces régions loin de tout. Au contraire, dès qu'ils nous voient arriver tranquillement, ils s'enfuient pour aller se cacher sous les branches de ces arbres gigantesques qui bordent le fleuve et qui, par leur taille immense, en dépassent même les berges.


[247]
D'autres hommes, en gagnant la rive, rentrent dans la forêt. Pendant ce temps, tout en nous réjouissant du spectacle et en bénissant le Seigneur, nous voilà au Gué d'Abu-Said-Mocadah, endroit où le fleuve est très large et peu profond et où la barque s'échoue. Tous les matelots sont obligés de sauter dans le fleuve, et au prix d'efforts incroyables, après quelques heures, ils parviennent à la sortir. Une barque qui s'échoue, c'est un problème énorme.


[248]
Plus de cent fois, nous nous sommes retrouvés à des endroits où le fleuve était très large et peu profond. Alors les matelots descendent dans le fleuve et à force de coups et en poussant, ils traînent la barque sur plus d'un kilomètre, jusqu'à ce que le fleuve soit navigable et que le bateau, poussé par le vent, puisse avancer tout seul.

Au delà de Abu-Said, sur la berge, caché parmi les arbres, on voit quelqu'un armé d'une lance qui observe la Stella Mattutina. D'autres, qui se sont rendu compte que nous les avions vus, s'enfuient. A ce moment là, le bateau heurte un rocher en nous secouant tous. On aurait dit que la barque était fracassée, elle ne l'était pas. Même si durant tout le voyage elle embarqua de l'eau de façon anormale. Des pirogues d'indigènes sont cachées parmi les joncs, dont sont couverts certains îlots.


[249]
Parmi ces îles, se distinguent par leur beauté et leur grandeur celles de Assal, Tauowat, Genna, Sial, Schebeska, Gubescha, Hassanieh, Dumme, Hassaniel Kebire, Mercada, Inselaba, el Giamus. Le parcours effectué jusqu'à présent est le long des territoires des Baghara.

Les Baghara, qui en français veut dire vachers, sont appelés ainsi car ils s'occupent surtout d'animaux à deux cornes, parmi lesquels il y a entre autres les vaches, celles-ci servant aussi bien à transporter leurs affaires que comme monture. Ils en ont un nombre impressionnant et c'est toute leur richesse.


[250]
Les Baghara sont divisés en plusieurs tribus, connues en Afrique Centrale sous des noms différents : Baghara Hawasma, Baghara Selem, Baghara Omur et Baghara Risekad. Je pense que cette division a été provoquée par l'augmentation du cheptel chez certains vachers qui, devant chercher d'autres pâturages, sont devenus les chefs d'autres tribus. Les Baghara étant très riches en bétail sont toujours en guerre avec la puissante tribu des Scelluk, qui viennent piller leurs biens, ainsi qu'avec la grande tribu de Gébel Nouba, dont fait partie le Noir Miniscalchi qui se trouve actuellement à Vérone et que vous connaissez. Je ne peux rien vous dire au sujet de la manière de gouverner et de la religion des Baghara. Je sais seulement que cette tribu, comme celle des Hassanieh, pour des tas de raisons, ne convient pas à notre cause.


[251]
Nous continuons et devant nous des hommes, qui nous voient arriver, s'enfuient. On voit au loin, dans les prairies, des troupeaux de milliers de buffles, de taureaux, et de vaches. Sur la rive gauche la brousse augmente alors qu'elle diminue sur la droite. Quel spectacle que celui d'un troupeau de bœufs sur une île, se jetant à l'eau, à notre arrivée, pour rejoindre l'autre rive. Les gardiens essayent en vain de les arrêter avec leurs lances, puis, montant sur leurs dos, ils traversent le fleuve, et on dirait une armée en déroute.

Notre Stella Mattutina vole sur les vagues mais voilà qu'à hauteur de Mocada-el Kelb, elle s'échoue. Il est minuit et à notre droite on voit les feux des indigènes qui, appuyés sur leurs boucliers, leur lance à la main, nous observent : ce sont les Dinka.

A gauche il y a douze ou quinze pirogues, qui rappellent un peu les gondoles de Venise, en toutefois beaucoup plus grossier. Elles sont ancrées et leurs propriétaires sont avec leurs femmes et leurs enfants, nus, dans la brousse voisine autour du feu (celui-ci étant fait avec les joncs qu'on trouve).


[252]
Nous sommes parmi les Scelluk et les Dinka. Quelques Scelluk, avec leurs barques, longent la rive en regardant craintivement notre Stella Mattutina. D'autres, des Dinka, passent en s'éloignant, ils ont peur. Nous saluons leur chef et il répond tout en s'enfuyant. Cette nuit là, toutes les tentatives de sortir notre bateau de la boue et du sable furent inutiles. Deux matelots montaient la garde prêts à nous réveiller si des barques, avec des indigènes hostiles, s'approchaient. Dieu nous protégeait, aucun accident n'est arrivé.


[253]
Notre situation est assez critique. Nous sommes en effet au centre du Fleuve Blanc, avec, d'un coté les Dinka, qui l'année dernière ont massacré les occupants du bateau d'un certain Latif de Khartoum et commis d'autres atrocités. De l'autre coté il y a les Scelluk, une des plus féroces et puissantes tribus de l'Afrique Centrale, qui vit de vols et de pillages.


[254]
On ne peut pas bouger. Nous avons, il est vrai, dix fusils, mais un Missionnaire se fait tuer cent fois plutôt que se défendre et être la cause de souffrances pour l'ennemi. Le Christ n'aurait pas fait cela. Notre capitaine était découragé et ne savait que faire. Si ces hommes l'avaient voulu ils auraient pu nous anéantir en dix minutes. Savez-vous comment nous avons réagi, nous ?


[255]
Après maintes réflexions et discussions, nous avons décidé que si les Scelluk devaient nous attaquer, nous, avec notre croix sur la poitrine, nous leurs donnerions tout ce que nous avions, y compris la barque. Eux nous amèneraient comme esclaves chez le roi des Scelluk pour y être peut-être tués. Mais avec la grâce de Dieu, l'exercice de la charité, et au début en qualité de médecins, nous gagnerions leur affection. Ainsi, sans chercher plus loin où travailler dans la vigne du Christ, nous planterions ici la Croix de la Mission.


[256]
Telle était notre situation, mais nous avions une arme très puissante pour n'avoir peur de rien. Sur la Stella Mattutina, il y avait une très belle chapelle, ornée d'une magnifique image de Marie. Comment aurait-elle pu, notre bonne Mère, à qui nous avons consacré notre Mission, nous voir souffrir et en difficulté, sans intervenir ? Au matin nous célébrâmes la Messe. Ô ! que ce fut doux, en cette circonstance difficile, de tenir dans nos mains le Maître de tous les fleuves, le Seigneur de toutes les tribus de la terre, de le prier pour nous, pour nos besoins, pour ceux qui sont en danger avec nous, pour vous, pour ceux qui ne le connaissent pas, pour le monde entier.


[257]
Oui, mes chers parents, en cette occasion notre prière fut pour les Scelluk et pour les Dinka, chez lesquels n'a jamais brillé la moindre lumière de l'Evangile. Si nous avions été faits prisonniers, et conduits enchaînés devant ce roi, cela aurait été probablement le salut pour ces gens fiers. Mais peut-être que ni nous, ni eux ne méritions une telle grâce.

Au matin nos matelots descendirent dans le fleuve, et pendant des heures ils s'efforcèrent d'extraire la barque de ce fond sablonneux, mais le bateau ne bougeait pas, que fallait-il faire ?


[258]
Nous avons décidé, d'un commun accord, de demander de l'aide aux indigènes. En poussant des cris, nous leur faisions signe de venir vers nous, comme pour recevoir des dons. Après que nous ayons crié, tapé des mains, hurlé pendant une heure, une pirogue, avec à bord 12 Scelluk et leur chef, se détache de la berge. Ils viennent vers nous, armés de lances, arcs, flèches et boucliers. Pendant ce temps, deux autres pirogues, s'apprêtent à venir au secours de la première.


[259]
Une fois qu'ils sont arrivés sur la Stella Mattutina, on leur fait comprendre, par des mots et des cris, que nous avons besoin de leur aide pour libérer notre barque. Ils nous répondent qu'avant de faire cela, ils veulent retourner à terre pour discuter avec leur chef la quantité de verroterie (morceaux de verre) qu'ils demanderaient en échange. Nous avons refusé. Alors, abandonnant leurs armes, sauf la lance, ils sautèrent dans le fleuve pour aider les matelots : mais en vain. Nous leur fîmes comprendre d'aller chercher de l'aide et qu'après, nous les payerions bien. Ils répondirent que non. Ils voulaient en otages deux ou trois de nos chefs (ils nous appelaient ainsi nous les prêtres) pour les amener avec eux et les garder jusqu'à ce que nous les payions.


[260]
Pendant que notre capitaine discutait avec eux, nous nous concertions pour savoir qui de nous irait comme otage. Nous voulions tous les quatre y aller. Pendant ce temps, alors que nous continuions à discuter, ils sont partis et, en moins d'un quart d'heure, ils sont revenus avec trois autres pirogues, tous armés, et tous ensemble ils commencèrent à pousser de toutes leurs forces pour essayer de faire bouger le bateau. Après des nombreux efforts la barque bougea. Très contents, nous les encouragions. Quand ils virent que le bateau bougeait, ils s'arrêtèrent et avec leur lance à la main ils demandèrent les verroteries. Nous les leur montrâmes, mais nous ne voulions pas les leur donner tout de suite, cependant dès qu'ils les eurent en main, ils s'enfuirent en nous laissant seuls avec la barque encore plus enfoncée qu'avant. A leur arrivée à terre, nous les avons vus se réunir et se partager le paquet de verroteries. La journée se passa comme ça. Nous observions à chaque instant nos amis Scelluk. A vrai dire, voir toutes ces allées et venues des pirogues et d'autres qui apparaissaient, voir les Dinka de l'autre côté du fleuve s'éloigner, (nous savions que les Dinka craignent les Scelluk, en effet quand ces derniers s'approchent, les autres s'enfuient), nous faisait penser que peut-être ils tenteraient de s'emparer de notre barque et de nous réduire en bouillie.


[261]
Le soir venu, nous nous réunîmes mes pour savoir comment sortir de cette impasse. On propose, on discute, on prie. Mais je vous l'ai déjà dit, il ne faut jamais avoir peur quand on a une Mère puissante qui nous aime et veille sur nous.


[262]
La Vierge Marie, précieux réconfort pour les Missionnaires, cette Vierge, qui est la vraie Reine de la Nigrizia, Mère de consolation, ne pouvait abandonner ses quatre pauvres serviteurs qui essayaient de la faire connaître, elle et son Fils, à ces peuples d'idolâtres. Elle vint à notre aide en nous suggérant le moyen de nous en sortir. Durant la nuit les mêmes sentinelles étaient de garde et ce ne fut pas facile de leur refuser les fusils. Nous devions cependant agir ainsi pour éviter de faire éclater une bataille, en effet nos matelots sont mahométans et pour eux, tuer quelqu'un est un mérite.


[263]
Le lendemain matin, nous mîmes à exécution notre programme, qui consistait en ceci : avec 16 rames de la barque (qui sont quatre fois plus grosses que celles de nos bateaux), nous devions construire un radeau, là où le fleuve était plus profond. Sur ce radeau on mit 30 caisses, choisies parmi celles qui avaient le moins souffert du contact avec l'eau, comme la quincaillerie, les bouteilles, etc. Ceci dans le but d'alléger la barque qui, en flottant mieux, pouvait être plus facilement déplacée par les matelots dans des eaux plus profondes. Tout cela fut fait avec précision et rapidité. Charger le radeau, pousser la barque, la recharger, fut fait en 10 heures. Et la fatigue qu'endurèrent les matelots, avec 38° au soleil, pour faire tout cela fut incroyable.


[264]
Dieu bénit ce projet. Après 42 heures passées dans cette pénible situation, aidés par un bon vent, nous avons repris notre voyage. Nous avons remercié la divine Providence qui, ce jour-là, avait retenu l'agressivité des Scelluk, lesquels, en des situations pareilles, ne ratent jamais l'occasion de faire des proies et du butin. Heureux d'avoir échappé à ce danger, nous avançons rapidement mais avec prudence. Tous les quarts d'heure la Stella Mattutina s'échoue et on doit la libérer. On heurte des rochers ou des bancs de sable. Et c'est fantastique de voir que ce bateau, bien qu'il soit le plus robuste et le plus grand du Soudan et entièrement renforcé avec du métal, ait pu nous conduire jusque chez les Kich sans se fracasser.


[265]
Les berges de gauche et de droite grouillent d'hommes armés de lances, de boucliers, d'arcs et de flèches. Ce sont les Scelluk à gauche et les Dinka à droite. Quand ceux-ci voient que les Scelluk augmentent, ils s'enfuient dans la brousse, et ne reviennent que lorsque les Scellluk ont quitté la rive gauche. C'est surprenant de voir des kilomètres de terres peuplées de bétail, de vaches et de taureaux. Et de voir des millions d'oiseaux (et je n'exagère pas), de toute espèce et couleur nous couvrir la vue du soleil.


[266]
Imaginez des forêts et des prairies où on n'a jamais menacé les oiseaux. Les indigènes ne les chassent pas car ils ne les considèrent pas comme une bonne nourriture. Plus on avance et plus la brousse tend à disparaître vers l'intérieur des terres, jusqu'au moment où on ne les voit plus. Vers le 7° degré, les rives ne sont plus couvertes que de joncs, papyrus et mimosas. De temps en temps, apparaît un gigantesque Bamboas qui est l'arbre le plus gros et le plus haut du monde. Avant d'arriver à la capitale des Scelluk, où nous nous arrêtons avec la Stella Mattutina, je voudrais vous parler brièvement de ces deux grandes tribus des Scelluk et des Dinka. La tribu des Scelluk, une des plus grandes et des plus puissantes de l'Afrique Centrale, s'étend du 12° au 9° degré de Latitude Nord.


[267]
A notre connaissance ils n'ont aucune religion. Ils croient seulement en un esprit invisible qui a fait tout chose et qui vient parfois leur rendre visite sous la forme d'un lézard, d'une souris ou d'un oiseau. Etant donné que les Scelluk n'ont pas assez de bétail pour vivre et se marier, ils sont souvent en guerre avec leurs voisins, les Baghara, qui sont très riches grâce à leurs nombreux vols. Chaque année, quand les vents soufflent du sud, cette partie de la population des Scelluk qui est en difficulté, se réunit en un groupe commandé par un chef, descend le fleuve avec ses pirogues, en parcourant jusqu'à 200 km et va se cacher sur ces îlots recouverts de brousse dont je vous ai parlé.


[268]
Une fois arrivés dans les zones où les Baghara abreuvent leur bétail, ils forment des groupes de trente ou quarante pirogues ; celles-ci, rapides, longues et basses, peuvent naviguer la nuit sans se faire remarquer et disparaître dans les buissons touffus des berges. Quand les troupeaux arrivent et se jettent assoiffés dans l'eau, les Scelluk sortent avec leurs lances au milieu des gardiens effrayés et embarquent vaches, moutons, taureaux etc. Ils retournent ensuite sur leurs îlots avant que les Baghara ne puissent venir secourir leurs camarades. Ceux-ci, n'ayant ni barques ni aucun moyen pour poursuivre les voleurs, ne peuvent que menacer de loin leurs ennemis.


[269]
Parfois les Baghara prennent leur revanche sur les Scelluk. Renseignés de l'arrivée des Scelluk et de leurs projets hostiles, ils les attendent dans le maquis, le long des rives. Ils les attaquent lorsqu'ils poursuivent le bétail en les coupant de leurs pirogues et, après les avoir faits prisonniers, ils les vendent comme esclaves aux marchands nubiens. Ceux-ci deviennent ainsi une marchandise sur les marchés de Khartoum.


[270]
Le gouvernement des Scelluk est despotique. Son trône est taché du sang des luttes entre factions et par les crimes des héritiers. Quand nous sommes passés devant leur capitale, nous n'avons pas vu la résidence du roi, en effet celle-ci était à trois kilomètres. D'après la description que m'en fit un indigène, qui parlait l'arabe, elle est en forme de labyrinthe. La vie du roi étant constamment en danger, il vit cloîtré et ne dort jamais deux nuits dans la même chambre.


[271]
Tous les villages de cette vaste population, doivent verser, chaque année, un tribut qui consiste en plusieurs vaches, selon la richesse, ou le nombre d'habitants. En outre le roi a droit à un tiers du butin de tous les vols commis par ses sujets en dehors de ses terres, et il punit par la perte de tous leurs biens ou presque, ceux qui voleraient et ne payeraient pas cette quote-part. Comme toutes les tribus de l'Afrique Centrale, ils pratiquent la polygamie et peuvent prendre ou laisser toutes les femmes qu'ils veulent ou les abandonner.

Quant à leur chasse à l'hippopotame et à la structure de leurs habitations, etc... étant donné qu'elles sont les mêmes que chez les autres tribus d'Afrique que nous avons connues, je vous les décrirai quand je vous parlerai de ces dernières.


[272]
Nous avons eu plusieurs occasions d'observer ces gens. Ils sont grands et musclés et certains sont énormes. Les hommes, comme tous les Noirs d'Afrique, vivent nus, ainsi que les femmes, sauf pour celles qui sont mariées et qui portent, autour de la taille, une peau de mouton ou de chèvre, liée sur le côté. Les plus riches portent une peau de tigre, mais qui ne cache pas vraiment ce qui devrait l'être et je pense même qu'elles le font plus pour attirer l'attention que par pudeur. L'originalité des Scelluk se manifeste surtout dans leurs chevelures. Ils les portent coupées de mille façons : en crête de coq, en barbe de chèvre, en forme d'oreilles de mouton ou de tigre. Il m'est impossible de vous décrire en détail les formes bizarres de cet ornement dont ils sont fiers.


[273]
Cette tribu correspondrait à notre projet de Mission mais nous la quittons, pour des raisons dont je vous parlerai plus tard. Nous voilà arrivés à leur capitale Denab et Kaco qui se trouve sur le Fleuve Blanc et est très étendue. Le roi ne reçoit personne, à part un nombre restreint de conseillers ou ses innombrables femmes quand il veut en profiter. Quand ses conseillers se présentent devant lui, ils doivent ramper comme des serpents, recevoir les ordres dans cette posture, et repartir toujours en rampant. Permettez-moi de vous dire cela dans le dialecte de Vérone pour mieux comprendre, quand ils se présentent devant le roi ces hommes doivent entrer dans sa cabane en gattognao (à quatre pattes).

Face à la capitale des Scelluk, nous assistons à un spectacle surprenant. Quand la Stella Mattutina s'est arrêtée devant celle-ci, est apparue une foule de gens de toutes races et cultures qui installent leur marché sur les rives du fleuve. Il y avait des hommes rouges comme du sang, j'en ai vus de semblables près d'Halfaya.


[274]
Il y avait des nomades de couleur rougeâtre, les Abu-Gerid, peuplade couleur de la brique cuite. Il y en avait qui étaient jaunâtres et qui ressemblaient aux Hassanieh, ou ceux du Cordofan qui sont brun-noir. Il y avait les Scelluk qui comme tous les Noirs d'Afrique Centrale sont toujours armés d'une lance (qui varie de forme selon les tribus). Ils ont un bouclier en cuir de forme oblongue, un arc et des flèches. Ces armes ne les quittent jamais, (à part le bouclier qu'ils déposent parfois), qu'ils mènent leur troupeau, qu'ils fassent du commerce ou qu'ils restent sans rien faire. Toutes les tribus que nous avons visitées se servent d'une lance, que ce soit pour se défendre, pour attaquer, pour couper, pêcher, chasser, etc.


[275]
Les hommes comme les femmes se parent de colliers de verroterie, qu'ils portent au cou, à la taille ou sur le front ; celui qui a davantage de verroteries est considéré comme le plus beau. J'ai vu le fils d'un chef qui était chargé de ces colliers de verre jusqu'au ventre et il marchait comme s'il était le seigneur du monde.


[276]
A ce propos, le roi pense qu'il est le plus grand monarque de la terre, après celui d'Abyssinie. Ce qui fait qu'il n'accorde d'audience à personne, sauf au roi d'Abyssinie, s'il venait. A Kaco, ville des Scelluk située au 10° degré, j'ai essayé de parler la langue de mon ami Bahhit Miniscalchi mais elle était différente. Je suis d'avis que, en ce qui concerne Kaco, on peut pénétrer dans les tribus de Karco et Fanda, c'est à dire le Gébel Nouba, sans devoir traverser le désert de Banghara et par Cordofan et Dongola, qui est le parcours suggéré par Miniscalchi.

Cette tribu là aussi conviendrait pour notre Mission, mais il y a des arguments contre, je vous en parlerai. Toute la rive gauche, jusqu'au 9° degré, est occupée par les Scelluk armés qui marchent avec difficulté en plaçant le talon vers l'extérieur.


[277]
Mais venons en aux Dinka. Il s'agit, d'après nous, de la plus vaste tribu de l'Afrique Centrale. C'est pour cela que depuis longtemps nous la mettons au centre de nos intérêts et de nos efforts. On ne sait rien à leur sujet, ni de leur gouvernement, ni de leur religion, etc. On ne connaît même pas les limites de leur territoire. Mais avant de nous arrêter à cette tribu nous voulons en voir d'autres, pour pouvoir ensuite faire un bon choix.

Les Dinka, qui comme les autres vivent nus, recouvrent leurs corps de cendres, y compris la tête et les yeux, et cela, d'après ce qu'on nous a dit, serait pour se protéger des moustiques, qui sont très nombreux et harcèlent les populations d'Afrique Centrale.


[278]
Les rives du fleuve Blanc sont peuplées de crocodiles et d'hippopotames. Un jour, en regardant de loin, j'ai vu un énorme rocher assez long, je croyais qu'il était en granit rouge ; c'était une île formée par des tas d'hippopotames amoncelés les uns sur les autres. Les Dinka, comme tous les Noirs d'Afrique, ont des bracelets en ivoire qu'ils portent au coude ou au poignet. Leurs flèches sont trempées dans le poison et sont donc mortelles. Les membres de cette tribu se différencient des autres races de Noirs ; ils ont le front large et bombé, le crâne plat et le corps long et maigre.


[279]
En regardant ces hommes avec leurs lances, mollement appuyés sur leurs boucliers, on dirait le symbole d'une vie paresseuse. Mais pour eux il suffit d'avoir de la merissa (bière locale) pour se soûler, du lait pour se nourrir et des femmes avec lesquelles s'entretenir, et il ne leur faut rien de plus. Mais la lumière de l'Evangile brillera devant leurs yeux et en pénétrant leurs cœurs et leurs têtes, avec l'aide de Dieu, ils changeront leurs pensées, leur mentalité et leurs modes de vie. Leur langue, qu'on retrouve dans d'autres tribus d'Afrique, me paraît un amas de monosyllabes.

Les villages des Dinka sont assez pauvres et contrastent avec la magnificence des villes des Scelluk qui sont plus grandes et plus confortables. Toutes les villes sont constituées d'un un ensemble de villages qui sont séparés par un espace de 30 mètres environ. Les villages sont formés de cinquante, cent ou trois cent cases, faites en forme de cônes. Les murs, ronds, mesurent 2 mètres et sont faits avec de la boue et couverts d'une sorte de couvercle de cannes plutôt élégant. Regardez le tableau n°1 qui vous donne une idée de Kaco.

Mais assez des Dinka (1). Plus tard, si Dieu le veut, quand nous parviendrons à l'intérieur de cette vaste tribu, je pourrai vous en dire plus.


[280]
Avant de continuer, je voudrais vous dire deux mots de notre halte à Hano pour l'achat d'un taureau. Ici, nous avons reçu sur la Stella Matutina la visite du vieux chef local (Cheikh), qui avec sa chevelure blanche et son corps nu et tremblotant, nous faisait pitié. Nous l'avons fait entrer dans la chapelle, et, frappé de stupeur, il poussa un grand cri en reculant comme s'il avait perdu ses esprits. Nous l'avons amené devant un grand miroir, dans une pièce du bateau et je ne vous dis pas les gestes et les grimaces qu'il a faits. En voyant son image reflétée, il se parlait, se répondait, criait, éclatait de rire et pour finir, sans doute à cause d'un geste vu dans la glace, il prit la fuite. Nous l'arrêtâmes mais il protesta tellement qu'on aurait dit qu'il allait nous livrer son pouvoir. Enfin il repartit à terre sur une barque faite de cannes d'ambai assemblées comme un sarment ou un fagot, dont se servent habituellement les Scelluk pour traverser le Nil.


[281]
Ce village, ou ville, était entouré de très beaux palmiers de Doleb, qui ressemblent au dattier à la différence qu'au milieu ils sont plus épais. A quelques kilomètres de Hano, s'ouvre l'embouchure du fleuve Sobat, qui conduit à l'intérieur des tribus Dinka. On pourrait dire qu'elles sont encore rouges du sang de ceux qui ont tenté d'y pénétrer. Ils ont payé de leur vie le fait d'avoir été agressifs et d'avoir menacé les indigènes si ces derniers ne donnaient pas les défenses d'éléphant qu'ils possédaient.

Nous avions prévu, depuis l'Europe déjà, d'arriver chez les Dinka par l'embouchure du Sobat, et nous le ferons peut-être. Mais pour le moment, à partir d'Assouan, nous avons parcouru plusieurs itinéraires pour être sûrs de l'endroit que Dieu préfère pour installer notre mission.


[282]
L'embouchure forme comme un lac très plaisant entouré d'une riche végétation. A ce niveau le fleuve tourne brusquement vers l'ouest. Il baigne à sa gauche la Tribu des Gianghèh, à sa droite l'immense marais des Nuer. C'est une véritable île d'une circonférence de plus de 400 kilomètres, délimitée, d'un côté, par le Fleuve Blanc, et de l'autre par le canal des Nuer. Des Gianghèh, je vous dirai uniquement qu'ils sont entourés de papyrus, plante dont se servaient les peuples anciens comme papier, dont il existait de grandes quantités en Egypte. Elle est un peu comme le maïs, sauf que ses feuilles tombent comme des cheveux en forme de crinière.

Nous saluons les indigènes de cette tribu, qui répondent bruyamment mais cordialement, par des cris à nos salutations. Ils exultent car ils viennent de tuer un hippopotame et sont en train de le débiter en l'étalant au soleil. Ils en mangent la viande crue, comme le font habituellement les Noirs.


[283]
Chez les Gianghèh, nous avons vu des baobabs, de taille moyenne, d'immenses troupeaux de buffles, qui sont aussi gros qu'un bœuf, qui ont les cornes tortillées vers le front, et que les gens d'ici chassent. Près des montagnes de Tkem et Tira, qui sont à l'ouest vers l'intérieur, il y a d'énormes girafes, qui avec leur long cou arrivent jusqu'à 7 - 8 mètres de hauteur. La rive droite des Nuer nous offre le spectacle d'un troupeau de gros éléphants, qui sont nombreux dans cet immense marais ; ils paissaient et venaient apparemment boire dans le fleuve. Il y a aussi beaucoup de rhinocéros, nous en avons tué un l'autre jour près de notre station provisoire.

Après le spectacle des éléphants, un formidable coup de vent vint déchirer la grande voile de notre bateau. Nous fûmes donc obligés de rester dans ce marais une demi-journée, près de l'endroit où, il n'y a pas longtemps, un Nubien de la mission de Khartoum, qui s'était un peu éloigné de la berge, a été massacré à coups de lance par un Nuer.


[284]
Pendant que l'Abbé Beltrame chassait un hippopotame, moi j'ai voulu suivre un groupe de Abusin, des oiseaux gros comme un chevreau. Mais sous les coups de fusils de l'Abbé Giovanni, qui est un bon chasseur, l'hippopotame ne bougeait même pas, car sa peau a une épaisseur de 4 doigts. Les oiseaux, eux, ne se donnaient même pas la peine de s'envoler, méprisant tous mes efforts : je n'ai jamais tiré avant avec des balles.

Une fois la voile réparée, nous sommes repartis avec les voiles enroulées (ramenées) et la barque sans les voiles déployées file comme un bateau à vapeur. Deux jours après que nous nous étions dirigés à l'ouest, nous sommes parvenus à une autre embouchure d'un fleuve immense de l'Afrique Centrale : le Bahar-el-Ghazal, ou fleuve des gazelles. L'impression qu'on a du lac formé par le fleuve Blanc et le Bahar-el-Gazal, est d'un lac enchanteur, entouré de jardins de mimosas, d'ambais et de baobabs, qui n'ont jamais été touchés par l'homme.


[285]
A cet endroit, au 9° degré, nous tournons vers le sud, toujours en longeant l'immense territoire des Nuer qui s'étend sur les deux rives du fleuve. D'ici, jusque chez les Kich, le fleuve tourne 40 fois, parfois vers le sud, parfois vers le nord, vers l'est ou vers l'ouest. Cela obligea les matelots à remorquer le bateau (sur le lac de Garde vous dites "tirar l'anzana") sous un soleil brûlant.

Etant donné que les Nuer n'ont aucun respect de la vie d'un homme, chaque fois que nos matelots devaient mettre pied à terre, ils devaient être armés.

Par endroits nous rencontrions des difficultés pour descendre à cause des vents contraires et des branches des arbres qui arrivaient jusque dans le fleuve. Alors on jetait l'ancre et on attendait le vent favorable, mais jeter l'ancre dans le Fleuve Blanc ce n'est pas comme dans un lac car ici le courant vous entraîne. Le soir, sur le trajet, nous avons assisté au spectacle surprenant des hippopotames et des ibis. Depuis Khartoum nous en avons vu par milliers.

L'hippopotame, qui a quatre fois la taille d'un bœuf, a une tête énorme de la forme de celle d'un veau. Dans sa gueule peut entrer un homme. Il a le dos comme celui du cheval et les pattes courtes comme celles d'un cochon. Son mugissement est celui du bœuf, plus puissant et plus profond. L'hippopotame vit le jour dans l'eau et la nuit, il sort du fleuve et se nourrit d'herbe. Dans les régions où il y a du froment et de la durah, comme en Nubie, il peut, en une nuit, dévaster une campagne. A la tombée du jour l'hippopotame surgit avec violence du fond du fleuve en soufflant, en mugissant et en faisant des sauts comme un cheval, puis il plonge à nouveau dans le fleuve en faisant bouillonner l'eau comme lors d'une tempête. Notre barque a souvent glissé sur le dos des hippopotames et a été secouée par les heurts provoqués par leur passage. Il y a quelques années, à bord de la Stella Mattutina, le cuisinier fut poussé dans l'eau par un hippopotame et avalé d'un seul coup.


[286]
Or ce soir là, nous étions entourés par des milliers d'hippopotames qui soufflaient, mugissaient et couraient, on aurait dit qu'ils se battaient entre eux. Cette scène dura jusqu'au matin, et le bateau était obligé de passer d'un côté à l'autre du fleuve pour éviter ces terribles animaux qui, groupés, formaient comme des îlots. Ce soir là, nous avons parcouru plusieurs kilomètres en admirant sur les rives des arbres immenses recouverts d'ibis.


[287]
L'ibis est comme deux fois notre "pitto"(dinde), il a un long cou, le bec d'un canard et de très belles plumes. L'ibis était, dans l'ancien temps, une des plus grandes divinités d'Egypte. De nos jours, à Vérone, un groupe de scientifiques a donné son nom à un journal qu'ils publient. Imaginez de passer, sur trois kilomètres, sous des arbres recouverts par des centaines de milliers de ces magnifiques oiseaux, qui, sans aucune crainte, regardent la Stella Mattutina.


[288]
Ce fut une raison pour louer la grandeur de Dieu, qui avec tant de sagesse et de puissance s'occupe aussi de ces animaux.

Les innombrables feux des Nuer contribuèrent à rendre cette soirée encore plus charmante. En effet ceux-ci, pour s'ouvrir un passage de l'intérieur vers le fleuve, mettent le feu aux hautes herbes de la plaine. Cela donne un spectacle digne d'être admiré. Dans le vaste territoire des Nuer, nous avons pu voir aussi d'immenses troupeaux d'antilopes, de buffles et d'autres animaux.

Après la grande ville de Goden, nous sommes surpris de constater que les Nuer cultivent la durah. Leurs cabanes ressemblent à celles des Scelluk mais sont plus éloignées les unes des autres. Autour de chacune d'elles, il y a des champs de durah qui servent à nourrir la famille.

La tribu des Nuer est la plus active de toutes celles que nous avons visitées et donc, je pense, la plus riche aussi. J'ai pu connaître certaines réalités de ce peuple, car nous nous sommes arrêtés à Fandah-el-Eliab, leur capitale et premier marché des tribus.


[289]
Permettez-moi une petite digression. Depuis l'Europe, et dans les bouquins, etc. mais surtout d'après les récits tragiques qu'on nous a faits à Khartoum, nous avions des Nuer une image épouvantable. Ils tuent, ils massacrent, ils mangent des hommes, etc. etc. on nous raconta tout cela surtout à Khartoum où on nous conseilla d'être armés de fusils pour nous défendre des attaques des Noirs. Déjà chez les Hassanieh nous avions vu les Noirs fuir devant nous. Les Baghara, les Scelluk, les Dinka, ou répondaient à nos salutations, ou bien s'enfuyaient.

En somme, en un mot, bien que nous nous nous soyons retrouvés au milieu de tant de gens armés de lances, de boucliers, de flèches empoisonnées ou de gros bâtons, je dois en conclure que c'étaient plutôt eux qui avaient peur de nous.

Par conséquent, lorsque nous rencontrons des Noirs, nous marchons vers eux tranquillement et sans montrer aucune crainte, et en nous voyant aussi sûrs de nous ils s'enfuient, si nous ne les invitons pas à rester avec nous.


[290]
J'ai pu constater cela personnellement lorsque, arrivé à Fandah, j'ai traversé le marché des Nuer, armés de lances, qui s'écartaient à notre passage comme quand passe chez nous l'empereur.

En cette occasion j'ai pu admirer l'originalité des hommes et des femmes Nuer. Beaucoup avaient les cheveux enduits de boue, de cendre ou de durah, qui pendaient noués en petites tresses. D'autres avec une chevelure ornée de petites perles et de verroterie, comme une sorte de casque militaire. D'autres encore avec les cheveux dressés sur la tête comme les diables qu'on voit chez nous sur les tableaux. Il y en avait qui portaient, sur le front, des plaques en laiton ou en cuivre. Alors que certains avaient les cheveux coupés à plat, comme une assiette. D'autres portaient des lanières de peau de tigre autour du cou. Tous avaient trois ou cinq bracelets aux coudes, qui donnaient à ces corps couverts de cendres l'aspect de démons. Les femmes étaient encore plus bizarres. Elles portaient aux oreilles de deux à dix et même quinze anneaux ou alors elles ornaient leurs oreilles de petites perles et de verroterie, même chose sur le ventre. Certaines avaient passé anneaux, verroterie, et perles dans leur lèvre supérieure.


[291]
C'était un spectacle unique de les voir au milieu des lances, des boucliers et des flèches. Le visage des femmes est monstrueux, avec leur dents blanches, leur peau ratatinée par la cendre, ce corps enduit de boue, je dois dire qu'elles me rebutent.

Cette tribu des Nuer serait un excellent milieu pour notre travail, mais ses terres marécageuses sont meurtrières pour les Européens. Cependant il y une autre raison dont je vous parlerai plus tard. A Fandah nous avons reçu le chef de la tribu, qui se conduisit comme celui de Hano, mais avec plus de fierté et de détermination.


[292]
Près de Meha nous avons vu, sur le fleuve, le cadavre d'une femme. Nous sommes chez les Kich qui ont la mauvaise habitude de jeter leurs morts dans le fleuve. Ici un Kosciut, avec trois autres, vient nous rendre visite sur la Stella Mattutina et nous raconte beaucoup de choses sur la tribu des Angai, dont les terres sont plus vers l'intérieur. Son chef, il n'y a pas longtemps, a acheté un jeune pour 17 bœufs et puis il l'a tué. Nous avons vu le chef de la tribu, sale comme un cochon, qui était fâché parce que les Nuer venaient de lui voler tout son bétail. Nous voyons les cabanes délabrées des Kich qui nous font comprendre dans quel état de misère vivent ces pauvres Africains. En passant devant un village, le chef se mit à poursuivre notre barque en criant : "notre seigneur est arrivé", "ciam-ciam", qui veut dire "j'ai faim". Nous lui avons donné un biscuit et il nous a suivi, le long de la berge, comme pour nous protéger des voleurs, qui sont nombreux ici. On peut dire que tous les Kich sont des voleurs, même s'ils sont peu avertis et timides.


[293]
Après avoir quitté la grosse bourgade de Abu-Kuka, aidés par les Noirs qui ont remorqué notre bateau, nous arrivons enfin le 14 février à la Station de la Ste Croix où nous nous trouvons actuellement. Elle est située en pays Pà-Nom, à 25 jours depuis notre départ de Khartoum, à 1000 kilomètres de cette ville d'après des calculs assez précis. Pà-Nom se trouve au 7° degré de Latitude Nord, c'est un magnifique point central, le plus sûr pour entreprendre des explorations.

Nous nous arrêtons donc ici. Et s'il n'arrive rien de grave nous avons décidé de mettre en œuvre le plan de notre Supérieur et d'exécuter ses ordres en vue de trouver une tribu favorable à ses projets. Voilà ce que nous comptons faire : sur la base des explorations, et des informations reçues, nous avons pu établir que la langue des Dinka est la plus répandue dans la région baignée par le Bahar-el-Abiad. Elle est parlée, non seulement par les Dinka, mais aussi par les Nuer, les Gianghèh, les Kich, les Tuit, les Scelluk qui habitent sur la rive gauche en face des Dinka.


[294]
Nous nous arrêtons donc chez les Kich pour apprendre la langue des Dinka et, en même temps, effectuer des explorations pour mieux comprendre ce que Dieu attend de nous. Une fois la langue apprise, nous aurons à visiter beaucoup de tribus où elle est parlée, ce qui nous donne plus de temps pour connaître la volonté du Seigneur.


[295]
Notre campement actuel, qui est provisoire, n'est pas loin du fleuve, à la lisière d'une brousse encore inexplorée ou vivent éléphants, tigres, lions, hyènes, buffles, rhinocéros et autres bêtes féroces. Chaque nuit des éléphants, des lions ou d'autres fauves traversent notre campement pour aller s'abreuver au fleuve. Trois jours après notre arrivée chez les Kich, un lion a attaqué un âne en lui déchirant le dos ; deux jours après un troupeaux de 200 éléphants est passé près de chez nous et nous (enfermés dans nos cabanes) les avons vus aller boire au fleuve. Dimanche dernier, l'Abbé Angelo et moi-même, nous sommes entrés dans la brousse, durant une heure et demie environ, pour voir si on y trouverait du petit bois pour construire une cabane. Nous y avons vu de nombreux arbres abattus par les éléphants, des traces de buffles et de lions, mais nous n'avons pas vu de bêtes féroces, parce que celles-ci se déplacent surtout la nuit et parce que Dieu nous protégeait.

Je vous avais promis de vous parler de la chasse aux éléphants et aux hippopotames mais je n'en ai pas le temps. Qu'il vous suffise de savoir que l'éléphant est l'animal terrestre le plus gros qu'on connaisse, qu'avec sa trompe (son nez) il abat des arbres énormes, que ses deux dents de devant pèsent trente, quarante et même cinquante kilos chacune. Au Caire, une défense d'éléphant s'achète cent thalers pour chaque cantaro.


[296]
Mes très chers parents, je constate que je vis dans un monde tout à fait différent de l'Europe.[......] Il me semble, d'autre part, que les récits des voyageurs sur l'Afrique sont exagérés. Il est vrai que ces gens massacrent, tuent, sont cruels avec les Blancs, mais seulement quand on les provoque.


[297]
Nous sommes venus ici avec le baiser de la paix pour leur apporter le bien le plus grand qui soit : la Religion. Ils ne nous ont jamais donné une occasion de mépris ; ils nous amènent du bois, de la paille, et tout ce dont ils disposent. Nous les remercions en leur donnant de la durah ou des verroteries et ils s'en vont heureux. Ne craignez rien, mes très chers, avec notre crucifix et des paroles de paix, on peut apprivoiser même les bêtes les plus féroces. Il faut bien entendu la grâce de Dieu, mais celle-ci ne manque jamais. On devra travailler dur et mourir, mais l'idée de faire cela par amour du Christ et pour sauver les âmes les plus délaissées du monde, c'est trop doux pour que nous soyons effrayés devant cet engagement.


[298]
Le premier effort que Dieu nous demande, c'est d'apprendre la langue des Dinka. Tant qu'on a des grammaires, des notes et des bons enseignants, il n'est pas trop difficile d'apprendre une langue. Mais notre situation est très différente. La langue des Dinka n'a jamais été connue, donc il n'existe ni grammaire, ni dictionnaire, ni enseignants.

La grammaire et le dictionnaire c'est nous qui les ferons. Il s'agit de sortir tous les mots de la bouche de ces indigènes qui ne parlent ni notre langue ni l'arabe. Il faut donc se servir de gestes, vous voyez les difficultés !


[299]
Une fois acquis un bon nombre de mots, il faut, à force d'analyses et de déductions en extraire des règles grammaticales, la formation des temps, la construction des phrases et ainsi de suite. Oui, nous devrons faire tout cela. Par contre pour prêcher, nous n'attendrons pas de connaître parfaitement la langue. Dès que nous saurons baragouiner deux petites phrases, vous nous verrez au milieu d'une foule d'hommes armés pour leur donner une idée de Dieu, de Jésus Christ et de la Religion. Nous avons déjà commencé à nous réunir avec les Kich. Que Dieu touche leurs cœurs.


[300]
Ce qui nous fait de la peine c'est de voir ces gens déplorablement paresseux. Il y a des plaines de centaines de kilomètres d'une terre qui, en Europe, ferait des miracles, eux la laissent en friche. Ils souffrent de la faim mais ne pensent pas à semer. Ils manquent, c'est vrai, d'outils et de tout. Mais ce génie qui leur a permis de se fabriquer des lances et des flèches, devrait leur apprendre à faire aussi de bonnes houes, des pelles, des pioches et des machettes. Mais je ne vais pas vous en dire plus à ce sujet car je veux d'abord mieux les connaître pour pouvoir vous en parler.

Jusqu'à présent je ne vous ai pas parlé de Religion ni de l'idée qu'ils ont de Dieu. Pour pouvoir choisir un lieu de Mission nous devons nous informer sur tout, même sur les aspects qui semblent n'avoir aucun rapport avec la Religion. Mais un jour, je vous parlerai aussi de cela. Ceux qui habitent le long du fleuve pratiquent la pêche.


[301]
Le Nil est plein de gros poissons. Il ne faut pas comparer l'abondance de poisson qu'il y a dans notre lac avec celle du Nil, et surtout dans ces tribus. Je déduis cela de leur méthodes de pêche. Ils n'ont ni hameçons ni filets, ils ont une longue canne au bout de laquelle il y a une flèche. Ils montent sur leurs pirogues et font, par exemple, un parcours de cent mètres, en lançant leur canne sans viser et on n'imagine pas combien de poissons ils peuvent prendre en peu de temps. Leurs pirogues ont la même longueur que nos barques, mais très étroites, elles ne dépassent pas trois paumes de la main et une personne peut à peine y tenir. Les Scelluk assemblent ces pirogues avec des cordages faits d'écorce d'arbre. Chez les Kich elles sont faites d'une seule pièce creusée à coups de harpon.


[302]
C'est tout, chers parents. J'aurais d'autres choses à vous dire, je voudrais m'entretenir avec vous pour vous consoler, pour vous dire d'être joyeux et sereins. Ne vous plaignez pas de l'éloignement et de la séparation : laissez pleurer ceux qui n'ont pas la foi. Même en supposant qu'on ne se voie plus sur cette terre, n'est-ce pas une chance de nous séparer dans ce monde pour nous retrouver dans la joie du ciel, et pour toujours ?


[303]
Peuvent pleurer, pour un sentiment de séparation ou d'abandon, les gens médiocres qui ne connaissent pas d'autre réalité que celle-ci, d'autre union que celle physique, mais nous savons grâce à notre foi qu'il y a un Paradis, et là se retrouvent tous les vrais enfants de Dieu. C'est là que convergent toutes les prières des hommes, des quatre coins de la terre. Donc, malgré le fait que vous soyez à un bout de la terre et moi à l'autre, nous sommes et nous serons toujours unis parce qu'unis à un seul point : Dieu, qui est le centre de communication entre moi et vous.


[304]
Mais savez-vous ce que la Providence a établi ? Peut-être que nous nous reverrons.

Le climat de l'Afrique est terrible mais pas comme on le croit. N'est-il pas merveilleux qu'aucun des six hommes que nous sommes ne soit mort durant le voyage ? Pour vous rassurer, j'ajouterai que l'endroit où nous sommes est meilleur que celui de Khartoum et il est sain. Nous nous sommes habitués à la chaleur ; les fièvres vont et viennent mais pour finir elles s'en vont. Quand je mourrai, Dieu seul le sait. Pour le moment les cinq autres et moi, sommes en bonne santé. Remercions le Seigneur, mais à condition qu'il nous envoie d'autres épreuves s'il ne veut pas nous envoyer des maladies ou la mort.


[305]
Mais cela suffit, mes Parents bien aimés. Que Dieu bénisse d'abord votre âme et puis votre corps. Sachez que je vous garde toujours dans mon cœur. Mes camarades vous saluent affectueusement, vous envoient leur bénédiction et souhaitent que vous vous souveniez toujours d'eux ! Priez pour eux et pour la Mission. Quand vous vous y attendrez le moins, Dieu vous consolera. Et puis moi, ne pourrai-je pas vous rassurer avec mes lettres ? Bien sûr, elles sont pauvres et manquent de substance, mais pensez qu'elles sont écrites, bien mal oui, mais par votre fils qui vous aime.


[306]
Je garde vos lettres comme des reliques et je les classe dès que je les ai reçues. Quand naturellement je souffre, je les lis et cela me console car je sais que je vis dans votre mémoire. Faites la même chose ; quand les choses vont mal (signe que nous sommes bien dans ce monde), lisez quelques pages de ces grossiers gribouillages que sont les lettres que je vous envoie et vous verrez que vous serez rassurés.

Ô, qui sait quelle consolation Dieu vous a préparée sur cette terre ! Mais vous, pensez toujours à celles que vous aurez au ciel, et méprisez celles de ce monde. Dieu voit tout ! Dieu peut tout ! Dieu nous aime ! priez pour la conversion de l'Afrique.


[307]
En attendant je vous salue tous les deux. Saluez tendrement Eustachio, Erminia, l'oncle Giuseppe, Cesare, Pietro, Vienna et tous les gens de la famille, n'oubliez pas d'embrasser pour moi Eugenio quand il reviendra glorieusement d'Innsbruck. Présentez mes respects au Conseiller, au Maître, et par leur intermédiaire à madame Livia, à Adolfo et à Monsieur et Madame Giacomo et Teresa Ferrari de Riva. Saluez le nouveau curé et dites-lui que moi aussi, en tant que paroissien, j'ai droit à son attention pastorale. Mais étant donné que lui se trouve dans un hémisphère et moi dans l' autre, et que je suis très loin de lui, et qu'il ne peut donc pas me manifester sa présence paternelle, j'ai au moins le droit d'y participer par des prières. Comme son ministère lui demande de prier pour son assemblée, et durant les fêtes, de dire la messe pro populo, je souhaite bénéficier de son attention pastorale par ses prières. En un mot dites-lui qu'il prie le Seigneur pour moi qui suis une de ses brebis, même si je suis égarée.


[308]
Saluez pour moi Monsieur Giuseppe et Madame Giulia Carettoni, Monsieur Pietro Carusini et Bortolo Carboni, la famille Patuzzi, les vieux et les jeunes, l'Abbé Bem, les trois Dames Parolari-Patuzzi, les Girardi, c'est à dire Nina et Titta, Monsieur Giovanni, Ventura, etc. le Médecin, tous les Lucchini, l'ami Antonio Risatti, le Caporal aussi au nom de l'Abbé Angelo, le Peintre, les jardiniers de Supino et Tesolo, Rambottini et Barbera, le bon Pietro Roensa et sa famille et sa fille, celle qui est servante chez nous. Saluez Madame Cattina Lucchini, Sassani etc.etc. Remettez mes cordiales salutations à l'Archiprêtre de la Pieve, aux Abbés Luigi et Pietro, au Curé de Voltino, au Dr. David et à la belle âme de la vieille Marianna Perini.


[309]
Saluez enfin tous ceux qui fréquentent notre maison. Minico de Riva, nos parents de Bogliaco et Maderno et tous les habitants de Limone ; dites-leur que je les ai quittés avec le corps mais jamais avec mon esprit. Personne n'éprouve la douceur du souvenir de sa terre natale comme ceux qui en sont loin. Dites-leur de prier le Seigneur pour leur compatriote qui, même de loin, éprouve pour eux beaucoup d'affection. Rappelez-moi à l'invulnérable Pirele, à sa femme la prude Marie.

Enfin adieu, mes chers parents. Je me réjouis de pouvoir vous répéter que je suis en pleine forme et j'espère la même chose pour vous. J'espère que quand vous recevrez cette lettre vous aurez déjà reçu mon paquet de Jérusalem. Dites à ceux à qui j'envoie des souvenirs de se souvenir de moi, mais auprès de Dieu.

Recevez ma plus cordiale embrassade et la sainte bénédiction de



votre fils très affectueux

Abbé Daniel Comboni

Missionnaire Apostolique en Afrique Centrale



Note n° 1 : Les Denka se coupent les deux dents incisives à l'âge de 7 ans.






33
Eustachio Comboni
0
depuis les Kichs
5. 3.1858

N° 33 (31) - A EUSTACHIO COMBONI

AFC

Tribu des Kich,7°degré L.N.

le 5 mars 1858

Mon très cher cousin !


 

[310]
Je ne me souviens pas si dans ma dernière lettre de Khartoum je m'étais plaint, même si cela a été le cas, cette fois je vous le répète. En lisant votre chère lettre je ne trouve aucune nouvelle du petit Erminio...assez...vous comprenez...je désire être informé, non seulement à son sujet, mais aussi sur les autres. J'espère que vous vous portez bien tous, ainsi que l'oncle.


[311]
J'ai entendu que l'oncle songe à un voyage à Jérusalem : ce serait une bonne idée, car je suis sûr qu'après il mourrait volontiers. Moi, à vrai dire, je ne lui conseillerais pas de prendre cette décision, non pas tellement pour les 2000 kilomètres de mer qu'il y a, mais plutôt pour la traversée des montagnes de Judée, qui ne sont pas très sûres. Et puis il faut les énergies d'un jeune, car on doit supporter des désagréments en tout genre, qu'on ne peut endurer quand on a 60 ans sur le dos. Je lui conseillerais encore moins de voyager avec des moines, car ceux-ci sont habitués aux sacrifices et ne souffrent pas de rester un mois sur un bateau sordide. Si toutefois l'oncle décidait de faire ce voyage à Pâques, il vaut mieux qu'il prenne la Lloyd Autrichienne. De votre côté écrivez-moi en temps utile pour que je puisse signaler son arrivée à Alexandrie, à Jaffa, au Consul français à Jérusalem et dans toutes les villes de la Palestine où j'ai d'excellents amis. Je le répète, attention, car tous les moines ne conviennent pas, je le sais par expérience. Pour la langue, s'il ne connaît personne, il se débrouillera avec l'italien, il y a plus de cent Missionnaires italiens en Palestine. Cela suffit.


[312]
Ma situation actuelle, ainsi que mes occupations, m'empêchent de vous parler de mon voyage en Afrique Centrale. Vous pourrez lire ce gribouillage approximatif qu'est la lettre écrite à mon Père.

Quel changement de vie ! Il y a six mois j'étais au milieu de gens cultivés, civilisés, chrétiens ; maintenant je ne peux pas faire un pas sans tomber sur un tas de pauvres types qui avec leur "ciam-ciam"(j'ai faim) nous demandent le bakchich (pourboire).

En Europe on vivait dans des maisons en dur, on mangeait à table, on dormait dans un lit. Ici on s'abrite dans une cabane faite de cannes et de joncs, on mange sur une de nos malles de voyage, on dort sur une planche ou sur un grossier angharèb, fait de fibres de dattier.


[313]
En Europe on ne voyait que des chiens, des chèvres, des bœufs et des petits ânes. Ici on est presque familiarisés avec les éléphants et leur longue trompe, avec les buffles aux cornes fourchues, avec les hippopotames à la large gueule, avec les crocodiles, les hyènes, les lions, et d'autres animaux féroces, qui, la nuit, viennent rôder autour de nos cabanes.

Toutefois je suis content, car, même si je ne vois pas comment ces gens peuvent se convertir, et tout en me méfiant des possibilités humaines, j'attends une prodigieuse intervention de la grâce de Dieu.


[314]
Notre vie, la vie d'un Missionnaire, est un mélange de douleur et de joie, de soucis et d'espérance, de sacrifices et de consolations. On travaille avec ses mains et avec sa tête, on voyage à pied ou en pirogue. On étudie, on transpire, on souffre, on se réjouit. C'est tout cela qu'attend de nous la Providence.


[315]
Hier j'ai reçu la visite du chef d'Abukuk, auquel nous devons acheter une barque. Je lui ai parlé de Dieu et du ciel et il m'a demandé si, dans ce Paradis, il y avait des vaches et des boucles d'oreille en cuivre. Il a 10 femmes, 100 vaches et trois coffres de verroterie. Il nous demanda de la nourriture car il était affamé, il est même venu plusieurs fois nous demander l'aumône.

Ici, il n'y a qu'une saison ; la période la plus chaude c'est de novembre à avril où le soleil est au zénith sur nos têtes. D'avril à novembre il fait moins chaud à cause des pluies. Mais cela suffit comme ça, vous lirez ce maigre récit que j'ai envoyé à mon Père.


[316]
J'espère que vous êtes en bonne santé et que ma cousine Erminia n'a pas trop de convulsions. Embrassez-la pour moi. Je vous recommande, de tout cœur, aussi mon cher Eugenio. En l'éduquant, en le conseillant, en vous occupant de lui, (ce que vous faites, et je m'en réjouis, avec beaucoup de dévouement), inspirez vous surtout de la Religion plutôt que des intérêts ou des idées de grandeur du monde. Si tout se passe bien pour lui à Innsbruck, c'est à dire qu'il n'ait pas de mauvaises fréquentations (ce que je crains le plus car la jeunesse actuelle est corrompue) vous aurez de bons résultats avec Eugenio.


[317]
Je vous recommande aussi Erminio, qu'il se tienne loin des mauvaises compagnies. Comme il est, par nature, plutôt orgueilleux, il faudra le maîtriser et veiller sur lui, en lui faisant toujours comprendre que vous espérez qu'il change. Autrement il se laissera aller au désespoir et se fera entraîner par son mauvais caractère.


[318]
Je vous recommande le petit Enrico, il est peut-être moins éveillé et moins rapide, mais il suivra l'exemple d'Eugenio. Donnez-lui une éducation religieuse. De même pour les enfants de Cesare, qu'ils soient éduqués. Dieu vous en a donné les moyens, exploitez-les. Je n'aime pas certaines idées, qui naissent du contact avec des types farfelus, vous comprenez... L'éducation est la plus grande richesse de l'homme et de la femme. Et elle est beaucoup plus importante, pour Dieu et pour les hommes, que les milliers de francs de revenu. Aujourd'hui on dépense, mais à long terme cela sera rentable même pour le portefeuille.


[319]
En attendant je vous salue, écrivez-moi, mon cher Eustachio ; vos lettres sont pour moi une consolation et je les apprécie beaucoup. Qu'elles sont douces les paroles de ceux qu'on aime et qui sont éloignés ! Que vos enfants m'écrivent. Donnez-moi des nouvelles de mes parents, de [....], de Pietro, de Cesare, de tous. Présentez mes respects au Patriarche Beppo et à sa joyeuse femme, Madame Giulia.


[320]
Dites-lui que je voudrais savoir faire le pain comme elle, ce qui m'éviterait de manger tout le temps de la durah, qui ressemble à la "polenta". Mais que Dieu soit béni !

Mes respects à Monsieur et Madame Giacomo et Teresa Ferrari, mes amitiés à tous ceux de Riva et leurs domestiques, et en vous embrassant de tout cœur, je reste



votre très affectueux cousin

Abbé Daniel Comboni.




[321]
P.S. Rappelez-moi à l'oncle, en lui disant que nos accords sont indestructibles. Saluez tout particulièrement pour moi les Abbés Giordani et Giovanni Bertanza.






34
Abbé Pietro Grana
0
depuis les Kichs
9. 3.1858

N° 34 (32) - A L'ABBE PIETRO GRANA

ACR, A, c.15/39

Chez les Kich, 7°degré L.N.

le 9 mars 1858

Mon bien aimé Abbé Pietro,


 

[322]
Votre lettre du 21/11/57, que j'ai reçue il y a quelques jours de Khartoum, m'a causé de la peine et de la joie. La peine a été d'apprendre, qu'à cause de votre départ, mon pauvre village allait être privé du plus sage de ses bergers. Cela est triste et porteur de nombreux malheurs ! Mais j'ai éprouvé une grande joie, en apprenant que vous aviez été nommé Archiprêtre de Toscolano. Et à ce propos je ne sais pas qui a exulté le plus, vos nouveaux paroissiens qui ont de la chance, ou bien le cœur de votre ami éloigné lorsqu'un djellaba nubien lui a remis la lettre avec cette magnifique nouvelle.


[323]
Non, mon cher Abbé Pietro, ce n'est pas parce que vous étiez curé de Limone, ou parce que vous avez consolé mes parents esseulés, ou pour tout autre raison que j'ai voulu avoir avec vous un rapport si étroit, même s'il a été interrompu par une distance aussi grande : c'était de l'affection !


[324]
C'étaient deux cœurs qui s'unissaient dans la joie ; c'était une forte et sincère amitié qui nous poussait, même de loin, à nous unir dans cet échange fidèle de courrier. Donc, même si vous êtes loin de Limone et Archiprêtre de Toscolano, notre correspondance ne s'arrêtera pas. De mon côté je vous tiendrai toujours au courant des résultats de notre grande Mission. Du vôtre, cher Abbé Pietro, continuez à consoler ma solitude par de longues lettres qui me parlent de vous, de tout ce qui vous concerne, de votre famille, de Toscolano etc.etc. car ce seront pour moi des nouvelles très agréables.


[325]
Comme je vous le disais dans ma lettre de Khartoum du 21 janvier, nous sommes partis de cette ville, avec les Abbés Giovanni et Francesco, après avoir salué notre confrère l'Abbé Dalbosco. Celui-ci est resté à Khartoum comme notre Procureur et comme point de communication entre nous et l'Europe, bien que nous ayons déjà à Alexandrie un autre Procureur laïque en la personne du Comte Frisch de Vienne, très bon Italien.

Après avoir contourné Ondurman, au 16° degré de L.N., là où les fleuves Bahar-el-Azrek et Bahar-el-Abiad convergent pour former le Nil, notre bateau fait son entrée dans le Bahar-el-Abiad qui s'ouvre devant nous dans toute sa majestueuse beauté.


[326]
Ce fleuve, moins profond, est beaucoup plus large que le Nil. Bien que nous naviguions à contre-courant et avec un grand vent défavorable, notre barque avance sur ces vagues avec la vitesse des bateaux de chez nous.

Les tribus qu'on rencontre, au delà de Khartoum, qui est située à la lisière des territoires, sont : les Hassanièh, les Lawin et les Baghara. Ces tribus sont toutes nomades à cause de l'élevage, leur principale activité, qui les oblige à chercher constamment des pâturages. Outre celles-ci, il y a les Dinka et les Scelluk, qui se trouvent respectivement à droite et à gauche des berges du fleuve. Avant d'arriver chez ces peuples nous pouvons contempler le spectacle d'une nature intacte, que la main de l'homme n'a jamais pu ni arrêter ni contaminer.


[327]
Les rives du fleuve sont couvertes d'une luxuriante végétation qui, sur un parcours assez long, ressemble à un Eden enchanté. Des centaines d'îlots, éparpillés sur 200 kilomètres le long du fleuve, et tous couverts d'un vert émaillé, ressemblent à autant de plaisants jardins. Des brousses vierges, des forêts impénétrables de gigantesques mimosas et de nabac verts, d'acacias épineux, de papyrus, de tamariniers et autres arbres touffus de toute taille. Ils s'étalent sur une étendue considérable vers l'intérieur, à l'ouest et à l'est, et constituent le refuge le plus sûr pour des milliers d'antilopes, de gazelles, de girafes, de lions et d'autres animaux de la forêt, qui se déplacent sans crainte dans ces profondeurs qui n'ont jamais connu la présence de l'homme.

D'immenses vols d'oiseaux de toute espèce, taille et couleur, se déplacent librement entre ces branches et remplissent l'air de cris grinçants et agréables à la fois. Ibis, aigles royaux, canards sauvages, aghirons, abumarkub, perroquets aux plumes dorées, pélicans, abumies etc...etc.... marchent ou volent le long des berges par milliers. De loin, on peut facilement les confondre avec les singes qui montent et qui descendent des arbres et viennent s'abreuver au fleuve. A notre passage, ils font des grimaces. On dirait une forêt ambulante.


[328]
A ce spectacle s'ajoute le mugissement fracassant de centaines d'hippopotames qui sortent leur tête monstrueuse de l'eau en soufflant. Souvent ils secouent le bateau avec leurs dos. Sur les îles on voit des groupes de crocodiles allongés qui, à notre arrivée, vont se réfugier dans le fleuve. L'hippopotame est à peu près 4 fois plus gros qu'un bœuf. Sa bouche peut avaler un homme entier, ce qui est déjà arrivé plusieurs fois, paraît-il. Nous l'avons vu souvent avec son immense gueule ouverte, c'est un spectacle... Nous avons estimé la longueur du plus grand crocodile que nous ayons vu à 6 mètres ; mais il y en a aussi de 9 mètres. Les hippopotames nagent par groupe de centaines et de milliers d'individus, et à notre passage ils se jettent dans l'eau.


[329]
Dans le territoire des Nuer, notre barque avança sur quatre kilomètres, toutes voiles dehors, sur les dos des hippopotames. Les premières fois cela fait peur ; mais après on s'y habitue, bien que notre cuisinier ait été renversé du bateau et dévoré. Après le 10°degré de latitude, la nature paraît plus maigre, la végétation diminue, les berges sont recouvertes de joncs et comme ça jusqu'au 7°degré. Je ne parlerai pas des nombreuses vicissitudes de ce voyage ainsi que des troupeaux d'éléphants, de buffles et d'antilopes que nous avons vus du bateau. Je ne dirai rien non plus des territoires des Dinka, des Nuer, des Gianghèh, que nous avons traversés et des impressions qu'ils ont suscitées en nous, cela serait trop long, comme ce fut le cas pour une très longue lettre que j'ai écrite à mon père. Cependant je vous raconterai, en passant, un fait qui nous est arrivé dans la tribu des Scelluk.


[330]
Le 30 janvier notre barque s'échoue à Mocada-el-Kelb près de cette tribu. Sur le Nil et sur le Fleuve Blanc nous nous sommes échoués plus de mille fois, car le fleuve en beaucoup d'endroits est peu profond. Mais cette fois là le vent nous avait tellement poussés que les efforts de nos 15 matelots n'ont pas suffi à libérer le bateau. Quand celui-ci s'échoue, les bateliers descendent dans l'eau et à force de coups d'épaules, aidés par le vent, ils arrivent à le sortir. Le 29 au soir notre capitaine, après un énième effort, nous dit qu'il ne sait plus quoi faire pour libérer la barque. Or nous sommes dans le pays des Dinka d'un coté et des Scelluk de l'autre, et ces derniers vivent de vols et de butin dont ils doivent verser un tiers à leur roi. Sur la rive nous voyons 10 pirogues de Scelluk armés de lances, arcs, flèches, bâtons et boucliers.


[331]
A Khartoum on nous avait brossé un tableau horrible des Scelluk et le capitaine nous le confirmait. Le soir nous nous consultons pour trouver un moyen de nous sortir de ce bourbier. Mais on ne trouve rien de valable ; à la fin on décide d'appeler les Scelluk pour venir aider les bateliers en leur promettant des verroteries, des perles et des cadeaux. Entre-temps nous avions des grosses difficultés pour empêcher les matelots de prendre les armes.


[332]
Un Missionnaire doit plutôt mourir que commencer son évangélisation en tuant son ennemi ; d'un autre côté que pouvait-on faire avec 11 fusils qui devaient nous servir à nous protéger des fauves ? La nuit nous avons décidé de demander de l'aide aux Scelluk. S'ils nous attaquaient, nous donnerions la barque avec tout ce qu'elle contenait. Si nous n'étions pas tués nous essayerions de planter notre Croix au milieu de cette tribu où l'Evangile n'était jamais arrivé.


[333]
Au matin, à force de crier, de lever le drapeau de notre Mission, etc. nous faisons comprendre à ces hommes, qui sont sur la berge, de venir vers nous. Enfin une pirogue se détache de la rive, à son bord 12 indigènes gigantesques et armés comme on sait. Nous leur faisons comprendre comment ils devraient aider les bateliers, pour libérer le bateau ; ils nous répondent qu'il faut d'abord que deux d'entre nous viennent avec eux comme otages. Ils les amèneraient chez leur chef pour discuter sur le nombre de verroterie à négocier pour nous donner leur aide. Pendant que le capitaine répondait que non, nous nous sommes préparés à nous offrir en otage, et nous avons eu du mal à nous mettre d'accord car chacun voulait l'être.


[334]
Alors que nous étions en train de discuter, voilà que ces hommes se mettent à aider les bateliers. Mais malgré leurs efforts, voyant que la barque ne bouge pas, nous essayons de leur faire comprendre d'aller chercher davantage de camarades pour qu'ils viennent nous aider. (Peut-être que les Scelluk avaient compris, qu'une fois le bateau libéré, ils devraient le conduire).

Au bout d'une demi-heure apparaissent trois autres pirogues, avec des hommes armés. Ils étaient en tout 50 et s'efforçaient de sortir la barque de son enlisement. Dès que celle-ci a bougé, ils s'arrêtent tous et demandent les verroteries. On les leur montre, mais se méfiant de nous, ils veulent les avoir tout de suite, et nous les arrachant, ils s'éloignent de notre bateau en fuyant.

Ceci se passait le 30. Au soir on appelle plusieurs fois au secours, mais personne ne répond. Que faire au milieu du fleuve entourés par deux puissantes tribus ? La situation était sérieuse. Mais dans notre bateau (qui appartient à la Mission de Khartoum), il y a une magnifique chapelle avec une image de Marie. Pouvait-elle, notre bonne Mère, abandonner quatre de ses enfants, alors qu'ils cherchaient à faire connaître elle et son Fils, à ces pauvres gens ? Non, la bonne Mère vint à notre secours en nous suggérant un moyen de nous sortir de cette impasse.


[335]
Au matin du 31, avec 15 rames nous avons fabriqué un radeau, et sur celui-ci nous avons placé 30 caisses, afin d'alléger le bateau. Puis à force de pousser, ces infatigables matelots nubiens l'ont amené vers des eaux plus profondes. Après l'avoir rechargé, ce qui fut très fatigant et dura 10 heures, nous sommes repartis en remerciant le Seigneur et Marie et en décevant les Scelluk aux allers et retours peu rassurants.

Que le Seigneur soit béni, lui qui nous a toujours protégés durant tous nos voyages.


[336]
Depuis Khartoum et jusque chez les Kich, les hommes et les femmes vivent nus, sauf pour les femmes mariées, ou plus exactement celles qui sont enceintes, et qui se mettent autour de la taille une peau de chèvre ou de tigre. Ils dorment dans les cendres et ils s'en recouvrent entièrement le corps, ils sont toujours armés de lances, d'arcs et de flèches et d'un bouclier.

Nous avons pu constater, grâce à nos explorations, que la langue la plus répandue en Afrique Centrale, est celle des Dinka. En effet elle est parlée par 10 ou 12 autres tribus. Nous nous arrêtons donc chez les Kich pour y apprendre cette langue et, en même temps, nous continuons nos explorations vers l'Equateur. Puis, dans la tribu qui nous semblera la plus réceptive, nous commencerons notre évangélisation, selon le Plan de notre Supérieur l'Abbé Mazza.


[337]
Je m'occupe aussi de médecine et j'ai, comme clients, tous les malades des environs. Quand ils sont guéris, ils viennent chez moi et commencent à crachoter sur tout, et en particulier sur mes mains, en signe de grande reconnaissance. De la langue des Dinka, je baragouine 522 mots, ou plutôt 523 parce que j'apprends, en ce moment, que à-gnao signifie chat. C'est très fatigant d'apprendre une langue en tirant chaque mot de la bouche des indigènes.

Mais assez comme ça, mon cher Abbé Pietro, car de toute façon, à partir de cette courte lettre, vous ne pourrez avoir qu'une pâle idée de tout ce que nous avons pu observer, mais j'écrirai... Mes camarades vous saluent de tout cœur, en se réjouissant de savoir que vous avez été appelé à diriger un troupeau aussi important.


[338]
Enfin je suis heureux de vous apprendre que, malgré les désagréments de nos longues pérégrinations et le soleil brûlant d'Afrique, nous sommes tous en excellente santé. Des 22 Missionnaires de la Mission de Khartoum, qui existe depuis 10 ans, 16 sont morts, et presque tous dans les premiers mois. Nous sommes toujours préparés à l'idée de mourir, mais, outre le climat, c'est surtout le manque de médecins et de médicaments qui cause beaucoup de morts. Mais que le Seigneur soit loué.

Je vous salue de tout cœur. Avec la première expédition vous recevrez quelques objets d'Afrique Centrale. Mes salutations à votre maman, à la bonne Elisa, à toute votre famille et au clergé, auquel je demande de prier pour nous, à Giulia Pomaroli, à l'Ingénieur Mastella et à sa femme quand vous

écrirez à Modena. Je reste de tout cœur

votre très affectueux



Daniel Comboni.




[339]
P.S. La semaine prochaine nous tenterons une exploration chez les Tuit, une tribu guerrière qui se trouve au 6° degré de L. Nous avons convoqué leur chef ici, chez les Kich, et nous lui avons offert des verroteries et des petites croix, il nous a dit qu'on pourrait aller dans sa tribu quand on voudra, qu'il aurait préparé ses sujets. Il nous donna d'autre part un conseil, celui de ne pas entrer dans ses cases car il y a un esprit qui dévore les hommes. Nous l'avons rassuré en lui disant que nous le chasserions, mais lui nous répondit qu'il dévore tout.

Nous verrons. Maintenant que nous commençons à balbutier cette langue, il nous est plus simple de réunir un groupe de ces indigènes et de leur parler de Dieu. Il y en a déjà beaucoup le matin à la Messe, d'autres viennent pour l'enseignement et nombreux sont ceux qui font le signe de croix. Pour nous faire aimer, il faut pratiquer la charité, surtout par l'assistance aux malades.


[340]
Ici les vivants comme les mourants sont allongés dans les cendres : voilà toute leur médecine. C'est déplorable de voir toutes les misères qu'il y a dans les tribus d'Afrique Centrale. Ô, si tant de braves prêtres du diocèse de Brescia, qui vivent dans l'apathie et la paresse, pouvaient voir toutes ces âmes qui demeurent dans les ténèbres et les ombres de la mort ! S'ils pouvaient, en volant, venir ici dans ces régions inexplorées, je suis sûr qu'ils deviendraient tous autant d'Apôtres de l'Afrique. Mais j'espère en la Providence de Dieu, qui saura secouer les cœurs des prêtres de Brescia. Le fait qu'ils soient aussi ardemment motivés par la cause de la patrie, me persuade qu'ils le seront d'autant plus pour la cause de Dieu, pour l'accroissement de son Royaume ; pour réaliser cela il faudrait une étincelle.


[341]
Ô ! j'espère que l'exemple des Missionnaires de l'Institut Mazza de Vérone, et celui du Séminaire de St.Calocero à Milan, excitera aussi les cœurs généreux de mes frères et compatriotes de Brescia à se lancer dans des exploits pour la diffusion du Royaume de Dieu. Je vous prie de présenter mes hommages à Mgr. l'Evêque de Brescia.

Mais assez, mon cher Abbé Pietro, écrivez-moi. Elles sont douces les paroles de ceux qu'on aime et qui sont loin ! Et j'apprécierai beaucoup les nouvelles au sujet de votre situation actuelle et de la charge à laquelle vous êtes appelé. Adieu !






35
Dr. Benedetto Patuzzi
0
depuis les Kichs
15. 3.1858

N° 35 (33) - AU DOCTEUR BENEDETTO PATUZZI

ACR, A, c. 15/88

Chez les Kich en Afrique Centrale, 7° degré L.N.

le 15 mars 1858

Très cher camarade et ami,


 

[342]
Ô ! quelle grande découverte a faite aujourd'hui votre ami qui est si loin. Aujourd'hui je me suis rendu compte que le temps est un vrai gentilhomme ; et savez-vous pourquoi ?... parce que j'ai découvert que je commence à devenir vieux. Oh ! mon très cher, aujourd'hui, justement je vais avoir 27 ans. On aurait dit que ma jeunesse était hier. Que c'était hier que ma mère me prenait sur ses genoux pour m'apprendre à faire le signe de la croix. Ou encore quand, depuis la fameuse vallée de Tesolo, qui m'a vu naître, je partais tout seul, pour me rendre dans votre magnifique famille patriarcale. Là j'apprenais les rudiments de la langue italienne avec le célèbre grammairien l'Abbé Pietro, votre cher oncle. C'est lui qui, avec une patience digne de Job, l'endurance d'un Allemand, et quelques coups de martinet pas très agréables, pour l'énorme salaire de 75 centimes par mois, s'occupait énergiquement de mon instruction.


[343]
Ô, les doux et innocents souvenirs du temps passé !... Mais vous aussi, mon cher Benedetto, vous vous approchez à grands pas de la vieillesse de vos vénérables ancêtres... Donc, du moment que vous et moi nous vieillissons aussi vite, je veux que ce jour soit consacré à la mémoire des vicissitudes de notre jeunesse. Comme le feraient justement deux vétérans de Napoléon qui, se retrouvant, passeraient des heures à se souvenir des fatigues, des voyages, des batailles et des triomphes passés.

Or, cette fois-ci, c'est moi qui serai le protagoniste, je commencerai par vous entretenir, en vous racontant les événements de ma vie. Vous ferez ensuite de même, quand mes histoires seront arrivées jusqu'à vous. Mais je ne parlerai pas de tout ce qui s'est passé dans ma vie. Je vous résumerai seulement mon voyage sur le Bahar-el-Abiad, en espérant que cela vous fera plaisir de connaître ce qui est arrivé à votre ami sincère, qui en ces joyeux moments-là pensait à vous aussi. J'avais l'impression de vous avoir à mes cotés et que vous partagiez les mêmes impressions.


[344]
Avant de vous raconter, brièvement, mon voyage sur le Bahar-el-Abiad, je dois dire tout d'abord, que le Nil, que j'ai parcouru du Caire jusqu'à Corosko et de Berber jusqu'à Khartoum, est formé de deux grands fleuves que les Arabes appellent : Bahar-el-Azrek, Fleuve Bleu, et Bahar-el-Abiad, Fleuve Blanc. Ils sont appelés ainsi à cause de leurs couleurs respectives. Ils convergent à Ondourman, près de Khartoum, pour former le Nil proprement dit, qui, après avoir parcouru plusieurs milliers de kilomètres à travers la Nubie et l'Egypte, va, en se ramifiant, se jeter dans la Méditerranée.


[345]
Les sources du Fleuve Bleu, sont connues depuis l'Antiquité. Ce sont les montagnes de l'Abyssinie, non loin du lac Dembea, qu'on a toujours considérées, à tort, comme les vraies sources du Nil. Sur ce fleuve a voyagé, en 1855, l'Abbé Giovanni Beltrame, jusqu'au 10° degré de L.N., dans le but d'y trouver un lieu favorable pour y fonder une Mission, selon le Plan de notre Supérieur l'Abbé Nicola Mazza. Mais pour de nombreuses raisons, aucun endroit, sur le Fleuve Bleu, n'avait été considéré comme favorable, donc, notre Supérieur décida qu'avec cette expédition, on devait tenter la réalisation de son projet sur le Fleuve Blanc.


[346]
Je dois encore ajouter que, ce fleuve, de loin plus large, plus long et plus majestueux que le Fleuve Bleu, a été, dans le passé, parcouru par d'autres, et en particulier par le Missionnaire l'Abbé Angelo Vinco de notre Institut. Ses rives, donc, sont, dans une certaine mesure, connues, mais personne n'a pénétré suffisamment vers l'intérieur des terres, là où s'étendent les territoires des grandes tribus. De sorte que, même si on connaît leurs noms, car leurs frontières arrivent jusqu'au fleuve, les tribus du mystérieux Fleuve Blanc sont inconnues car on ne sait rien de leurs coutumes, de leurs populations, de leur système de gouvernement, de leur religion et choses semblables.


[347]
Ceci dit, notre but est de réaliser, dans une des tribus d'Afrique Centrale qu'on estimera favorable, le projet de Mission de notre Supérieur, en commençant par les rives du Fleuve Blanc. Dans cette entreprise nous serons secondés par les deux Instituts de Noirs, garçons et filles, que cet homme de Dieu est en train de former à Vérone, heureuse pépinière pour l'établissement de Missions en Afrique Centrale.


[348]
Dans ce but, à l'aube du 21 janvier, après avoir embrassé notre cher camarade l'Abbé Alessandro Dalbosco, qui est resté à Khartoum en qualité de Procureur et comme point de communication entre l'Europe et les tribus où nous nous rendrons, nous sommes partis. Nous étions quatre, à savoir : l'Abbé Giovanni Beltrame responsable de la mission, les Abbés Francesco Oliboni, Angelo Melotto et moi-même, accompagnés par l'Abbé Matteo Kirchner Missionnaire de la Station de Khartoum. Celui-ci avait été chargé par le Vicaire Apostolique, qui s'est rendu récemment en Europe, de visiter à sa place les Stations de la Ste Croix et de Kondokoro.


[349]
Le bateau, qui devait nous transporter durant ce voyage dangereux, était la Stella Mattutina, qui appartenait à la Mission de Khartoum. Il s'agissait certainement du plus grand et du plus élégant bateau qui ait jamais traversé les vagues du majestueux Fleuve Blanc. Il était doté de 14 bons matelots, commandés par un capitaine (Raïs) très expérimenté qui avait déjà effectué ce parcours. Nous avons eu l'occasion, à plusieurs reprises, de constater sa maîtrise dans l'art de naviguer sur ce grand fleuve. Après avoir lutté avec le vent contraire venant du Nord, nous avons dépassé Ondourman. Ici les deux grands fleuves se rejoignent, tout en gardant chacun leur couleur d'origine sur quatre kilomètres, et s'ouvre devant nous le Fleuve Blanc dans toute sa majestueuse beauté.


[350]
Un vent très fort nous pousse sur ces eaux tumultueuses. Pourtant, bien que nous naviguions à contre-courant, on dirait qu'elles se retirent au passage de notre Stella Mattutina qui s'avance majestueusement avec la vitesse de nos bateaux à vapeur du Lac de Garde.

Les rives du fleuve, éloignées, sont couvertes, de manière pittoresque, d'une végétation luxuriante, où paissent des troupeaux de bœufs et de chèvres. Plus loin, vers l'intérieur, pointent vers le ciel les cimes de gigantesques mimosas sur lesquels volettent librement de nombreux oiseaux de toute sorte.


[351]
La première tribu qu'on rencontre au delà de Khartoum est celle des Hassanièh qui s'étend de chaque côté du fleuve. Ses habitants s'occupent surtout d'élevage d'animaux, leur principale source de nourriture. Ces nomades se promènent toujours armés d'une lance et, comme les Nubiens qui habitent de chaque coté du désert, portent, attaché à leur coude, un couteau tranchant qui sert à tous leurs besoins.

Le deuxième jour c'est justement dans le territoire de cette tribu, à Uascellai, que nous nous sommes arrêtés pour acheter un bœuf. En effet notre Raïs nous avait dit que pendant plusieurs jours nous ne pourrions pas nous ravitailler. Je ne puis rien vous dire au sujet de cette tribu, si ce n'est qu'ils sont nomades. Ses habitants, pour la plupart, bien qu'il y ait quelques villages, se déplacent partout à la recherche de pâturages plus praticables et plus riches pour leur bétail.


[352]
Au delà du 14° degré de Latitude, il y a deux autres petites tribus, celle des Schamkab à gauche et celle des Lawin à droite du fleuve. Plus loin, vers le sud, commence la grande tribu des Baghara, qui s'étend, sur la gauche, entre le 14°et le 12° degré de L.N. et sur la droite, du 13° au 12° degré ; dans l'espace intermédiaire entre le 13° et le 14° on trouve la tribu nomade des Abu-Rof, dont je ne puis rien dire avec certitude, elle existe, c'est tout.

Ici justement, le long des deux rives, occupées par les Baghara et les Scelluk, le panorama devient plus intéressant et merveilleux. Les villages et les habitations commencent à disparaître. Tout est silence. Notre dahhabia (Stella Mattutina) est la seule à glisser sur ces eaux tranquilles. Nous, depuis le pont du bateau, nous admirons le spectacle de cette nature vierge, jamais contaminée, qui sourit dans ce coin charmant du fleuve.


[353]
Ses berges sont couvertes, sur un long parcours, d'une exubérante et imposante végétation qui n'a jamais été ni contrainte ni contaminée par la main de l'homme. D'immenses brousses denses et impénétrables, et jusqu'à présent inexplorées, formées de gigantesques mimosas et de nabak verdoyants, s'étendent au loin vers l'intérieur en formant une forêt enchantée immense et multicolore. Celle-ci est le refuge le plus sûr pour des grands troupeaux de gazelles et d'antilopes et pour quelques bêtes féroces que nous voyons courir librement et sans crainte. Le long des berges, ces forêts sont parfois bordées de jolies verveines, et d'une herbe dense et grimpante qui forme comme de petites cabanes naturelles, sous lesquelles on pourrait s'abriter même durant une grosse averse.

Des centaines d'îles se succèdent plus riantes les unes que les autres, toutes joliment habillées d'un vert émaillé, qui les font ressembler à des jardins fertiles. Ces petites îles sont ombragées par une série de mimosas et d'acacias qui laissent à peine filtrer quelques rayons de ce brûlant soleil africain, et elles forment, sur environ deux cents kilomètres, un archipel d'une fertilité et d'une beauté enchanteresses.


[354]
Il y a des bandes immenses de volatiles de toute espèce, taille et couleur : ibis blancs et noirs et au long bec recourbé, pélicans au cou blanc et majestueux, perroquets aux plumes dorées, aigles royaux, canards sauvages, abusin et grues royales, abumarcub, aghiron et marabouts, etc...etc... Tous volettent tranquillement, sans crainte à travers les branches, le long des berges ou dans l'herbe épaisse, avec le regard souvent tourné vers le ciel, au point qu'on dirait qu'ils bénissent Dieu qui leur a donné les fleuves et les forêts. Des singes de toute sorte sautent dans la brousse, grimpent aux arbres, passent leur tête entre les branches, courent au fleuve s'abreuver, poussent des cris, s'enfuient puis s'arrêtent. De gros crocodiles sont allongés avec nonchalance sur la rive ou sur le sable nu d'un îlot sans végétation. A notre arrivée, ils glissent avec difficulté vers le fleuve dans lequel ils se cachent. Des hippopotames démesurés sortent leur tête de l'eau en soufflant et en mugissant avec fracas, et parfois ils heurtent la barque avec leur dos et puis replongent bruyamment dans le fleuve.


[355]
Enfin je ne saurais comment vous donner, même une pâle idée, de ce merveilleux spectacle dont nous fûmes témoins durant notre séjour chez les Baghara et les Scelluk. Entre-temps, notre dahhabia vole rapidement sur ces eaux blanches croisant parfois des pirogues d'Africains armés de lances. A notre arrivée ils s'enfuient à toute vitesse ou ils se cachent entre les branches des arbres qui s'étendent au delà de la berge, ou encore ils descendent à terre et disparaissent dans la forêt. Parfois on voit des petites barques de Baghara qui nous observent, furtivement cachés parmi les cannes, leur lance à la main. On rencontre aussi des Scelluk qui, après nous avoir salué en prononçant le mot Gabbabah, s'enfuient et vont se cacher dans la forêt.

Ce fut une scène plutôt curieuse de voir sur un îlot un troupeau de bœufs qui, surpris par notre arrivée, se sont jetés à l'eau pour atteindre la rive. Les gardiens essayèrent en vain de les arrêter avec leurs lances, puis en montant sur leur dos, ils traversèrent précipitamment le fleuve.


[356]
Mais voilà que notre Stella Mattutina heurte un rocher. Dès qu'elle est remise en état, nous continuons. Quand nous arrivons au gué de Abuzeit où le fleuve est plutôt large et peu profond, le bateau s'échoue légèrement. Les matelots sont obligés de descendre dans l'eau et à force de coups d'épaules ils le poussent pour le faire avancer. Les efforts que doivent fournir ces Nubiens pour sortir la barque sont incroyables, surtout quand cela se passe plusieurs fois sur plusieurs kilomètres.

Nous avançons tantôt à pleines voiles, poussés par un vent favorable, tantôt lentement à cause des bas-fonds sablonneux. Parfois nous heurtons des bancs de sable cachés sous l'eau.

Au delà des territoires de la grande tribu des Baghara, nous nous trouvons en plein milieu de deux autres tribus importantes : les Dinka et les Scelluk qui se trouvent de chaque côté du fleuve.


[357]
Les Baghara, qu'on peut traduire par vachers, appelés ainsi car ils élèvent surtout des vaches qui leur servent aussi bien pour transporter leurs affaires que comme monture, sont souvent en guerre avec leurs voisins les Scelluk. Ces derniers, ne possédant pas assez de bétail pour se marier ou entretenir leur famille, forment des bandes et avec leurs pirogues rapides vont se poster sous les branches des arbres des îlots voisins. Là, ils attendent que les Baghara viennent au fleuve abreuver leurs troupeaux, alors en se jetant sur eux ils emmènent les vaches et s'enfuient avant que les pauvres gardiens puissent alerter leurs campements.


[358]
Les Baghara se vengent parfois en capturant des Scelluk et en les vendant, comme esclaves, sur les marchés du Cordofan ou de Khartoum. Nous nous trouvons donc à côté de la puissante tribu des Scelluk. Ceux-ci sont toujours armés d'une lance et d'un gros bâton en ébène ; bien bâtis ils sont de grande taille et parfois même gigantesques. Nombreux sont ceux qui volent. Ils doivent donner un tiers de leur butin au roi qui vit caché dans un village, en forme de labyrinthe, non loin de Denab, et ne dort jamais deux fois dans le même lit.

De ces gens, on dit des choses horribles à propos de leur cruauté. Nous, Dieu merci, nous n'avons subi aucune attaque de leur part lors de notre passage. Bien qu'ils eussent très bien pu nous mettre en pièces.


[359]
Peu après le gué de Mocada-el-Kelb, notre bateau, poussé par un vent terrible, s'est échoué dans un bas-fond boueux, et malgré les efforts des bateliers on n'arriva pas à le dégager. C'était la nuit entre le 27 et le 28 janvier et nous voyions les feux des Scelluk qui paraissaient sur la rive gauche du fleuve. Ils étaient en compagnie de leurs femmes et leurs pirogues étaient ancrées sur la berge. A droite il y avait de nombreux Denka qui en voyant notre barque, et surtout les Scelluk, s'enfuyaient vers l'intérieur.


[360]
Le 28 au matin, nos matelots sautent dans le fleuve et essayent de faire bouger le bateau, mais leurs efforts sont inutiles. Nous décidons de demander de l'aide aux Scelluk. Notre Raïs crie vers eux, mais personne ne répond. On répète les appels encore plus fort, et voilà qu'une barque se détache de la rive avec 12 hommes à bord, armés de lances et de bâtons. Cinq minutes après ils sont sur notre dahhabia.

A force de crier on arrive à leur faire comprendre que nous voulons leur aide pour dégager le bateau. Ils répondent qu'ils veulent d'abord retourner voir leur chef pour le consulter afin d'établir la récompense pour leur travail. Mais ils veulent aussi deux otages. Le Raïs leur dit plusieurs fois non et alors, en échange d'une poignée de verroteries et de petites perles, ils se mettent à pousser la barque. Comme ils ne sont pas très adroits, leurs efforts ne servent à rien.


[361]
Alors le Raïs leur fait comprendre qu'ils devraient appeler d'autres frères et d'autres pirogues et qu'ils recevraient alors une belle récompense. En moins d'un quart d'heure apparaissent trois autres barques avec des hommes armés et, dans la pagaille, ils se mettent à aider les bateliers pour dégager le bateau. Tous ensemble, il y en avait 50, se mettent à l'œuvre et ils arrivent enfin à le faire bouger. Mais au lieu de continuer à pousser, se méfiant de nous, ils s'arrêtent et nous demandent leur récompense en verroteries, nous les leur montrons en les incitant à continuer, mais ils refusent.

Pour finir, nous les leur donnons et dès qu'ils les ont en main, ils s'enfuient en retournant à terre où ils se réunissent pour partager la récompense, nous laissant dans une difficulté plus grande. Les matelots tentent à plusieurs reprises de dégager le bateau, mais en vain. La journée s'écoule ainsi.


[362]
Le soir on se consulte pour trouver un moyen de libérer la barque. Mais on n'arrive à aucune conclusion valable. A vrai dire notre situation était très critique, car nous nous trouvions au milieu de deux tribus guerrières plus avides et redoutables l'une que l'autre. Comme je l'ai déjà dit, un certain nombre de Scelluk vivent de vols et sont obligés de donner un tiers de leur butin au roi. Ils sont tout le temps en guerre et ils renonceront difficilement à cette occasion de s'enrichir.

Le passage de la Stella Mattutina attire beaucoup d'admirateurs, car elle est un des plus beaux bateaux du Soudan. A cela, ajoutez l'image affreuse qu'on nous a peinte des Scelluk et imaginez quelles pouvaient être nos pensées à ce moment là.


[363]
L'idée d'être volés et faits prisonniers, puis amenés chez ce roi qui se croit le plus grand monarque du monde, après celui d'Abyssinie, au lieu de nous angoisser nous faisait rêver d'une Mission auprès des Scelluk. Mais on ne peut jamais avoir peur quand veille celle qu'on appelle la Reine des Apôtres. Et comment notre Mère pourrait-elle ne rien faire, comment pourrait-elle ne pas secourir ses enfants qui essayent de la faire connaître de ces peuples qui n'ont jamais reçu la lumière de la vérité et chez qui jamais n'a été élevée la Croix de son Fils ?


[364]
Le matin suivant, nous nous adressons confiants à cette grande Mère. On célèbre la Messe dans la magnifique chapelle qui se trouve à l'avant de la Stella Mattutina et qui est consacrée à Marie. Puis on réfléchit et on trouve la solution pour essayer de sortir le bateau de ce bourbier.

Avec les 16 rames du bateau, qui sont assez grosses, plus des planches et autres morceaux de bois on fabriqua un radeau. On le chargea ensuite avec les caisses contenant des objets qui ne craignent pas l'eau. La barque, rendue plus légère, put être soulevée et déplacée par les matelots qui, en la sortant de ce bourbier, la poussèrent vers des eaux plus profondes. Là ils la rechargèrent, non sans fatigue, de tout ce qui avait été déchargé. A dix-sept heures, 43 heures après, avec la joie de qui a remporté une victoire, nous déployâmes les voiles devant une foule de Denka qui, armés et rangés le long de la berge, semblaient heureux de notre aventure.


[365]
Tout à coup les Scelluk s'enfuirent et nous n'avons pas pu savoir pourquoi. Une heure après notre départ du gué Mokada el Kelb, on s'est à nouveau échoués ; mais un vent puissant nous a libérés assez vite. Plusieurs fois la Stella Mattutina a heurté des rochers et elle a dû reculer. Plusieurs fois, assis sur le bord ou sur une planche, nous nous sommes sentis poussés en arrière, nous sommes alors tombés et pendant quelques jours nous avons gardé le souvenir de ce moment sur un genou, sur un bras ou un pied.


[366]
Nous continuons notre voyage le long du territoire des Scelluk, et après une île, voilà une série de villages, les uns après les autres, sur un parcours de 4 kilomètres et à environ 500 mètres du fleuve. Ils sont tous bien construits, en pisé ou avec des cannes. Le toit est en forme de cône et recouvert de paille. L'ensemble offre un beau spectacle. Cette simplicité et, en même temps, le petit commerce qu'ils ont avec le Cordofan et le Sennar, nous donne l'impression que leurs habitants doivent être heureux. Pourtant ils ne le sont pas, car ils ne connaissent pas Celui qui est la source du vrai bonheur.

Ce nombre incalculable de villages forme la grande ville de Kako, devant laquelle nous nous arrêtons. A notre arrivée, en moins de 10 minutes, nous sommes entourés de gens. En particulier de femmes et de jeunes filles qui portent des grands vases de terre cuite, et d'autres petits récipients en terre ou faits à partir de courges, des nattes en paille ou en jonc, des paniers, des graines de durah, des lentilles, du sésame, des légumes et des œufs, des poules et autres articles à vendre. En très peu de temps toute la plage était remplie de gens qui s'installaient pour le marché.


[367]
Ce qui rendait ce spectacle encore plus fascinant, c'était la diversité qu'on remarquait dans cette foule. En effet il y avait des individus de toute race, qu'on reconnaissait à cause de la couleur de leur peau et de la forme du visage. Il y avait le noir des Denka et des Scelluk, le brun du Cordofan ou des Baghara, le rouge cuivré des Abu-Gerid et le jaunâtre des Hassanièh. A tout cela il faut ajouter la façon de se parer et de se teindre la peau et en particulier la tête et le visage. Puis les cris, le chahut fracassant, les bousculades, les va-et-vient continus, vous pouvez vous imaginer quelle pagaille régnait au marché de Kako.


[368]
Nos matelots et le domestique firent quelques provisions, après quoi nous avons quitté, l'âme en peine, ces gens malheureux, en pensant à la situation déplorable dans laquelle ils se trouvaient car ils étaient privés de la vérité.

Depuis quelques jours, déjà, la nature n'était plus aussi belle et la rive droite du fleuve était quasi désertique. A gauche on voyait encore, au loin, des mimosas, des acacias, des tamariniers, auxquels s'ajoutaient, le long des villages, quelques grands palmiers de doleb, et de gigantesques baobabs solitaires au milieu d'une plaine immense.


[369]
Sur la rive on continue à voir les Scelluk armés et couverts de cendres. Ils se peignent le visage, et tout le corps, d'une couleur bizarre d'un rouge plus ou moins chargé et s'enduisent les cheveux d'un mélange de boue et de cendre qui les fait ressembler à des fantômes épouvantables.

Aux premiers jours de février, alors que nous avancions lentement avec la voile ramenée à cause du vent trop fort, nous avons vu apparaître devant nous une rangée de 30 villages connue sous le nom de Denab. On dit qu'un de ceux-ci, à trois kilomètres du fleuve, serait la résidence du roi des Scelluk, qui vit caché et qui ne dort jamais deux fois dans la même cabane car il craint d'être assassiné par un de ses sujets.


[370]
Il pense être, après le roi d'Abyssinie, le plus grand monarque de la terre, par conséquent il n'accorde d'audience à personne, sauf au roi d'Abyssinie, qui par contre ne sait même pas que cette tribu existe et encore moins son roi. Seuls ses femmes et quelques ministres, collecteurs d'impôts, sont autorisés à lui rendre visite. Quand ils sont devant lui ils doivent ramper ventre à terre. Les Scelluk sont de grande taille, bien bâtis, robustes et belliqueux. Ils se promènent toujours armés d'une lance et d'un bouclier et sont toujours prêts à [depuis "Les Scelluk sont de grande taille..". jusqu'à, "prêts à", les mots ont été effacés par Comboni lui-même] se battre et à voler.

Mais assez avec cette puissante tribu. A droite du fleuve, en face de l'immense rive des Scelluk, habitent les Denka, qui tout en étant plus intelligents qu'eux, sont plus faibles, et se tiennent par conséquent le plus loin possible de ces criminels avides que sont les Scelluk. Ceux-ci en effet s'adonnent à toutes sortes de vols, et font surtout commerce de femmes et d'enfants qu'ils vendent aux Giallaba, qui les revendent sur les marchés de Nubie.


[371]
Les Denka sont une grande tribu d'Afrique. Ils se distinguent des autres tribus à cause de leur front large et bombé, de leur crâne plat qui retombe vers les tempes et de leur corps mince et allongé. Leur langue est la plus répandue en Afrique Centrale du coté du Bahar-el-Abiad, et c'est celle-ci que nous avons prise en considération en Europe.


[372]
Mais avant tout, nous voulons poursuivre notre exploration et puis, en son temps, même sur cette terre aride de la tribu inconnue des Denka, brillera l'étoile de l'Evangile.

Près de Sobat, en nous arrêtant à Huae pour acheter un taureau, nous avons invité le chef du village à venir à bord de notre bateau, il vint mais craintif et hésitant. On l'accueillit avec beaucoup d'amitié, ce qui le rassura. Entré dans notre habitation il tournait son regard partout avec stupeur, il marchait sur la pointe des pieds et les bras levés. On lui montra la chapelle finement décorée, et il parut comme magnétisé, et comme s'il avait été ébloui il recula en portant les mains au visage. On le mit devant un miroir et je ne vous dis pas toutes les grimaces, les contorsions, les cris, les gestes et les rires éclatants, qu'il fit en se voyant.


[373]
Il repartit tellement émerveillé des choses qu'il avait vues qu'il a dû croire être revenu du ciel ! Déployant les voiles, nous quittâmes l'endroit et la nuit même nous sommes passés devant les bouches du Sobat, affluent important du Fleuve Blanc et certainement plus grand que notre Po. Ses origines sont inconnues, on sait seulement qu'il descend du 5°degré et qu'il coule parallèlement à l'est du Fleuve Blanc qu'il alimente. Et c'est justement à cette embouchure que le majestueux Bahar-el-Abiad tourne brusquement vers l'ouest sur un parcours de 150 kilomètres, à 9 degrés et 15 minutes, de Lat. Cette partie est habitée à gauche par les Gianghèh et, à droite, elle est délimitée par le marais des Nuer, autour desquels nous tournons sur 350 kilomètres.

Ce fut durant ce trajet qu'au matin nous avons vu un troupeau d'éléphants venir s'abreuver au fleuve pour ensuite disparaître dans la forêt.


[374]
Nous voyons des buffles, gros comme des bœufs, par milliers et ils s'enfuient à notre passage, on dirait une immense armée en déroute. Après une heure, un coup de vent terrible déchire notre grande voile et nous sommes obligés de nous arrêter près d'une île avec plus de 300 hippopotames qui nous assourdissent et nous menacent de leurs épouvantables mugissements.


[375]
Au soir, quand les matelots ont réparé la voile, nous repartons. Le matin suivant, nous sommes devant les bouches du majestueux Fleuve Ghazal, là où il se jette dans le Fleuve Blanc. Au point de jonction, s'est formé un délicieux petit lac dont les rives, verdoyantes de joncs et de buissons de papyrus, viennent ajouter encore plus de beauté au doux remous de ses eaux.

Je vous ai parlé du papyrus, que vous connaissez bien car les anciens utilisaient son écorce comme papier. La tige de cette plante mesure à peu près un mètre cinquante à deux mètres et elle a une forme plutôt triangulaire que cylindrique. Elle a trois doigts de diamètre à la racine et un doigt vers le sommet qui est couronné d'un plumet vert, proche de celui de la canne ou de la cime de nos fenouils. Nous avons même vu des îlots entiers couverts de buissons de papyrus qui semblent aimer la proximité de l'eau et des terrains marécageux.


[376]
Le reste du voyage fut plutôt ennuyeux, surtout parce qu'on avançait lentement à cause des nombreux tournants du fleuve qui, nous mettant contre le vent, obligeaient les bateliers à remorquer le bateau. Les délicieux bosquets d'ambai et de papyrus disparaissaient et s'ouvraient des landes sans fin de cannes séchées et carbonisées.

Souvent, le soir, nous assistions aux fameux feux nocturnes allumés par les Nuer, sur ces vastes plaines, pour préparer la terre aux nouvelles pousses du printemps, avant les pluies. La grosse fumée dense, transportée par le vent, recouvrait toute la forêt en lui donnant l'aspect d'une lointaine chaîne de montagnes couronnant un horizon sombre. Les flammes des incendies se levaient tantôt majestueusement, tantôt elles rampaient et avançaient comme des vagues rapides à la recherche d'un nouvel aliment et, en s'attaquant à d'autres bosquets de joncs, elles se relevaient encore plus fortes et plus amples, en sifflant, en crépitant et flambant de façon horrible.


[377]
Nous avons passé plusieurs nuits devant ce spectacle, dont seuls peut-être peuvent avoir une pâle idée les soldats qui ont assisté à l'incendie de Moscou. J'avais l'impression de voir le Dieu des armées qui, en descendant des cieux sur un brouillard sombre, lançait les foudres de sa colère divine sur les ennemis.

La monotonie de ce voyage, au delà du Ghazal, était interrompue parfois par d'immenses bandes d'oiseaux qui cachaient la lumière du soleil, un peu comme durant un bel après-midi arrive à l'improviste une tempête. Parfois c'étaient des vols de grues royales, de pélicans ou d'ibis qui par milliers nous assourdissaient avec leurs croassements moqueurs. Un soir nous sommes passés, sur trois kilomètres, à travers d'immenses buissons d'ambai, bourrés d'ibis.


[378]
Un gros troupeau de buffles fut pour nous un autre objet de fascination. Effrayés par notre arrivée, ils couraient à travers la plaine immense en soulevant les cendres brunes des cannes carbonisées qui assombrissaient l'horizon.

C'est ici, au 8°degré que nous avons vu le plus grand nombre d'hippopotames. C'était un spectacle extraordinaire de voir des centaines de milliers d'énormes hippopotames, qui, en renâclant, lançaient des mugissements rauques et fracassants. Ils rentraient et sortaient leurs têtes démesurées de l'eau en la remuant et en la faisant bouillonner, comme une tempête en mer. Parfois ils s'approchaient menaçants de notre bateau ; parfois ils le laissaient glisser sur leurs dos d'acier en le faisant cahoter. L'hippopotame est un animal démesuré et difforme. Il peut atteindre 4 fois la taille d'un bœuf. Sa tête, proportionnellement, ressemble à celle d'un taureau ; il a des dents énormes et très dures, surtout les incisives, mais disproportionnées et très blanches. Le reste du corps ressemble à un cochon, mais il n'a pas de poils, excepté la queue, sa peau est lisse et d'une épaisseur de deux ou trois doigts, donc impénétrable aux coups de lance, de harpons ou de fusil, sauf par endroits au niveau du cou. Son ébrouement ressemble à une décharge de plusieurs fusils qu'on entendrait de loin. Son mugissement est si puissant qu'il retentit sur les berges et on l'entend de toute part. Le mouvement de son cou et de sa tête, lorsqu'il sort de l'eau, est proche de celui d'un cheval au galop, c'est peut-être pour cela qu'on l'appelle hippopotame : cheval du fleuve.


[379]
J'en ai vu qui avaient été pris par les indigènes. Outre l'usage des harpons, pour chasser ces énormes habitants du Fleuve Blanc, les Noirs se servent aussi de trous profonds qu'ils couvrent d'herbe. Puis ils attendent que l'hippopotame sorte la nuit, pour venir brouter sur la terre ferme, et alors qu'il pense avoir trouvé assez de nourriture autour de la fosse, il y tombe et les Noirs se jettent sur le pauvre animal en le tuant à coups de lance et de harpon.


[380]
L'immense territoire des Nuer, qui s'étend de l'embouchure du Bahar-el-Ghazal au 7°degré, en plus de l'île dont nous avons parlé, qui est à notre gauche, comprend aussi une grande partie des terres à l'ouest du fleuve.

Ce fut justement le long de cette rive à Fandah et Eliab que nous avons assisté à un spectacle encore plus étrange que celui de Kaco. Les Nuer cultivent une telle quantité de durah et d'autres légumes qu'ils les vendent à leurs voisins. Ce qui fait que, tout en étant de plus petite taille que les Denka et les Scelluk, ils sont mieux nourris et plus forts ; le fait d'être aussi moins paresseux et indolents, les rend plus éveillés et plus vifs.

Le commerce les rendant plus riches, ils ont la possibilité de donner libre cours à leur fantaisie dans la façon de se parer de mille manières. Quoiqu'ils vivent nus, ils portent toutefois des colliers, des bracelets ou des anneaux aux pieds, aux oreilles, et outre le fait de se recouvrir le corps de cendres, ils se peignent le visage et les tempes avec des formes bizarres. Certains ont le crâne rasé et un bandeau de cauris autour de la tête. D'autres ont une coiffure verticale et peinte en rouge, ou encore en forme de couronne. Il y en a qui ont une coiffure d'argile blanchâtre ou de cendre mélangée aux cheveux. Et de cette sorte de perruque ils laissent tomber, à l'arrière, une corne incurvée qui fait rire aux éclats les étrangers


[381]
Chez les femmes, les ornements sont encore plus étranges. Outre ceux qu'elles ont en commun avec les hommes, excepté les coiffures, elles portent des peaux de chèvre ou de tigre autour de la taille, ou encore des chaînettes en fer ou en cuivre qui bougent quand elles marchent, et on dirait nos arlequins durant le carnaval. Certaines ont des trous dans les oreilles auxquels elles pendent des douzaines d'anneaux. Ou, toujours aux oreilles, elles portent de très larges boucles en fil de fer qui leur arrivent aux épaules. D'autres encore, en se perforant la lèvre supérieure, y introduisent un fil de fer, qui, dépassant un peu, est orné de petits morceaux de verre bleu, de sorte que, quand elles parlent, le fil de fer bleuté monte et descend. Imaginez d'autres choses encore plus étranges et qu'il serait ennuyeux de vous décrire. Les femmes ressemblent à des âmes du purgatoire, et pire encore.


[382]
Mais cela suffit, car vous devez être fatigué de lire comme moi je le suis d'écrire. Après avoir dépassé le territoire des Nuer et être entrés dans celui des Kich, nous nous sommes arrêtés au 7° degré de L.N., d'où j'écris. Des sondages que nous avons faits, il résulte que la langue la plus diffuse est celle des Denka, qui n'est pas parlée uniquement par ceux-ci mais par beaucoup d'autres tribus de l'Afrique Centrale, comme : les Nuer, les Kich, les Tuttuit, les Eliab, les Arol, les Giok, etc...

Nous allons donc nous arrêter ici, à la Ste Croix, où il y a un Missionnaire de Khartoum pour essayer d'apprendre, avec lui, de la bouche des indigènes, cette langue Denka. Pendant ce temps on continuera avec nos explorations et nous nous rendrons auprès de ces tribus qui nous paraissent plus aptes à recevoir la Croix du Christ.


[383]
J'espère que vous êtes en excellente santé, comme nous le sommes ici. Je vous salue au nom de tous mes camarades et surtout de l'Abbé Oliboni. Avec lui, le soir, je vais parfois dans la forêt chercher des lichens pour le Professeur Massalongo, ce qui nous permet de nous reposer un peu des fatigues de la journée. Je dois encore vous dire à quel point m'a été utile le livre sur la médecine de Bucsan que vous m'avez laissé et dans lequel je puise souvent. Et je ne puis le faire sans me souvenir de mon cher ami Bénédictin et de sa charmante famille.


[384]
Adieu, mon cher ami, j'aurais mille choses à vous dire, mais la fatigue me les a fait oublier. Et puis ce n'est pas confortable d'écrire car ici il n'y a ni table, ni chaises, ni bureaux, comme chez vous. On est obligé de s'allonger par terre, ou au pied d'un arbre, ou, quand on peut et qu'il y a de la lumière, une de nos caisses est encore le bureau le plus confortable. Pardonnez-moi donc pour les nombreuses impropriétés qui vous rendront difficile la lecture de cette lettre.


[385]
Mettez des lunettes et ne lisez pas ces pages sans avoir d'abord à votre disposition, comme digestif fortifiant, une de ces bouteilles que vous avez exhibées l'année dernière après la procession des Carmes, pour honorer la présence du Prof. Massalongo et de l'aimable Abbé Bortolo, cela suffit.

Mes salutations à vous tous, et n'oubliez pas que je serai toujours



votre très affectueux

Abbé Daniel Comboni




[386]
P.S.. Par cette lettre, je n'ai pas voulu vous relater en détail mon voyage sur le Fleuve Blanc, et tout ce qui a fait l'objet de nos observations ; cela aurait été trop long, j'ai simplement voulu vous en donner un aperçu. De la tribu où nous nous trouvons, je ne vous dirai rien, j'attends d'en savoir davantage et puis je vous donnerai des renseignements plus précis sur ces coutumes.

Jusqu'à présent, par la pensée, vous avez pu me considérer comme un explorateur en Afrique Centrale. A partir de maintenant, vous me verrez comme Missionnaire et vous aurez, j'espère, des nouvelles de Missionnaire.

Adieu mon très cher. En tant que médecin, vous voudrez certainement savoir quelles sont les maladies les plus importantes dans cette terre maudite par le père de Cham. Pour le moment je ne vous donne pas mon avis, car je conteste l'opinion des autres explorateurs.


[387]
En effet ceux-ci disent qu'en Afrique il n'y a que des fièvres, des dysenteries et le scorbut. Les pauvres ! En Europe aussi il n'y a que des fièvres : en effet celui qui est atteint de septicémie meurt de fièvre hectique, celui qui a eu une péricardite meurt de fièvre, celui qui a eu une hépatite, meurt de fièvre, car la fièvre est concomitante à ces maladies. Mais quelles sont les causes qui ont produit ces fièvres ? C'est bien sûr la phtisie, l'hépatite, etc. Donc vous comprenez quel est mon sentiment, mais, comme je l'ai déjà dit, je me réserve d'avoir une plus grande expérience pour en parler et après, si Dieu me prête vie, je donnerai mon opinion.

Présentez mes hommages aux Abbés Battistino, et Bortolo, au Prof. Massalongo et à tout le monde, je reste



votre affectueux Abbé Daniel

Missionnaire Apostolique




[388]
P.S. Présentez mes salutations distinguées à Madame Marietta, Madame Angelina et Monsieur Giovanni Horetzki.






36
Dr. Benedetto Patuzzi
0
depuis les Kichs
27. 3.1858

N° 36 (34) AU DOCTEUR BENEDETTO PATUZZI

ACR, A, c.15/89

Chez les Kich, le 27 mars 1858

Mon très cher ami !


 

[389]
Quand j'écrivais cette lettre nous étions tous en excellente santé. Qui aurait pu imaginer que le plus robuste d'entre nous aurait quitté ce monde en nous laissant tous dans le deuil ? L'Abbé Francesco Oliboni, qui, quelques jours avant, me demandait de vous saluer, était atteint d'un vieil ulcère, ce dernier s'est doublé d'une petite angine de poitrine, et les deux se sont transformés en une forme de tuberculose qui l'emportait hier à 17 heures, dans la grâce de Dieu, résigné mais très heureux. Nous ressentons énormément son absence car il était très utile pour la Mission.


[390]
Mais que le Seigneur soit béni mille fois. Loin de nous décourager, nous doublerons les engagements et les efforts pour coopérer à la conversion de l'Afrique et pour réaliser aussi le grand projet de notre Supérieur. C'est en effet le meilleur moyen pour sortir des ténèbres et de l'ombre de la mort ces peuples, sur lesquels pèse encore la malédiction lancée par le vieux Patriarche aux enfants de Cham ; ce projet doit toutefois être vérifié ici sur le terrain.


[391]
J'imagine qu'à Vérone il y aura des ragots sur la mort de l'Abbé Francesco. Ils diront qu'il aurait mieux valu qu'il reste comme professeur à 700 florins par an, plutôt que de partir en Afrique Centrale et y perdre sa vie. Et qui sait combien ils en rajouteront. Mais il faut laisser le monde bavarder à sa guise. Après que les choses soient arrivées, on dit alors ce qu'il aurait fallu faire. Oui, c'est bien parlé alors. Mais nous, nous raisonnons de façon totalement différente.


[392]
Dieu, qui gouverne la destinée de l'homme, l'appelait en Afrique et il n'a pas permis qu'il mette en œuvre son projet. Il y a réfléchi pendant 10 ans, il s'est fait conseiller, etc. et il est parti de ce monde le sourire aux lèvres et la joie dans le cœur, en remerciant le ciel qui l'avait fait digne de mourir pour le Christ. Que le Seigneur soit toujours béni.


[393]
J'aurais beaucoup de choses à vous raconter mais la mort de l'Abbé Checco a augmenté mes charges, que j'accepte volontiers. Vous m'excuserez donc, aussi parce que la peine que j'éprouve a un peu effacé ma mémoire. Je fus le premier à être malade sur le bateau parmi les Scelluk. C'était une fièvre très forte, mais Dieu a bien voulu m'en libérer. Le second ce fut l'Abbé Francesco et il en est mort. Le troisième, l'Abbé Beltrame qui maintenant se porte bien. Le quatrième c'était Isidoro notre maître ouvrier qui est actuellement en convalescence. Tous en somme nous avons été marqués par le climat africain : mais que Dieu soit béni.

Je vous souhaite en bonne santé, ainsi que votre famille et la charmante Madame Annetta.


[394]
Je voulais écrire au très estimé Abbé Bortolo, mais je ne puis pour le moment, présentez-lui mes respects. Quand vous m'écrivez ne postez pas les lettres, de toute façon le Procureur doit payer la même chose à Khartoum. Moi non plus je ne les fais pas poster, car en tous les cas il vous faudra payer aussi. Bien entendu, écrivez-moi, souvent même, et si le Seigneur vous inspire, à chaque départ d'un bateau à vapeur qui quitte Trieste le 10 et le 27 de chaque mois.

Adieu mon très cher, sachez que je reste toujours



votre ami très affectueux

Abbé Daniel Comboni.






37
Abbé Pietro Grana
0
depuis les Kichs
27. 3.1858

N° 37 (35) - A L'ABBE PIETRO GRANA

ACR, A, c.15/40

Chez les Kich, le 27 mars 1858

Mon très cher Abbé Pietro !


 

[395]
Quand j'ai écrit cette lettre nous étions tous en très bonne santé. Qui aurait jamais dit qu'hier devait nous quitter le plus robuste d'entre nous ? L'Abbé Francesco Oliboni, après avoir désiré l'Afrique pendant 10 ans, a été victime de la première fièvre qui l'a frappé. Que le Seigneur soit toujours béni. Il est mort résigné et avec la joie qui rayonne sur le visage de celui qui va être admis aux noces du Paradis.

Je fus le premier à avoir de la fièvre ; mais avec l'aide de Dieu et avec la méthode préventive je l'ai surmontée trois fois.


[396]
Le deuxième ce fut l'Abbé Oliboni et le troisième l'Abbé Beltrame, et je crains qu'il ne doive la supporter pendant plusieurs mois ; il y était déjà habitué. Le quatrième c'est notre maître ouvrier, actuellement en convalescence.

Que le Seigneur soit béni. Je voudrais des nouvelles de votre situation. Que le Seigneur vous aide et vous bénisse, et qu'il bénisse votre troupeau bien aimé.

Tels sont les souhaits de



votre très affectueux ami

Abbé Daniel






38
Son Père
0
depuis les Kichs
29. 3.1858

N° 38 (36) A SON PERE

AFC

Chez les Kich d'Afrique Centrale

le 29 mars 1858

Très cher Père !


 

[397]
Jusqu'au 26 de ce mois à tous ceux à qui j'ai écrit en Europe, j'ai dit que nous étions tous en parfaite santé et nous en remerciions le ciel. Mais le décor change et il fait employer un langage différent, car le Seigneur, Dieu des miséricordes, a vraiment commencé à nous traiter comme ses serviteurs et ses Apôtres. Ô ! que le Seigneur soit béni pour l'éternité.


[398]
Je ne vous parlerai pas de la fièvre qui m'a frappé en premier, lorsque j'étais sur le bateau chez les Scelluk, et dont j'ai guéri six jours après.

Et je ne vous dirai rien sur la maladie de l'Abbé Giovanni et d'Isidoro, notre forgeron, qui heureusement s'en sont sortis ; nous avons eu de la chance, car beaucoup de missionnaires d'Afrique Centrale de la Congrégation de Marie sont morts dès les premières fièvres, qui sont souvent fatales , mais Dieu a voulu nous toucher de plus près.


[399]
Ne vous effrayez pas mon cher Père. La belle âme de l'Abbé Francesco Oliboni est allée rejoindre son Dieu, pour qui elle avait quitté son père, son pays et une des chaires les plus importantes du lycée de Vérone. Que le Seigneur soit toujours béni. Le 19 au soir, jour de la Saint Joseph, il avait mal à la tête et des troubles insolites à l'estomac. Cela n'avait pas l'air grave, il prit du magnésium et du tamarin. Le 20, n'allant toujours pas mieux, il but de l'huile de ricin, après quoi il y eut une amélioration, mais son pouls ne me rassurait pas et sa respiration non plus. Déjà depuis le 19 il sentait qu'il allait mourir et il mit de l'ordre dans toutes ses affaires comme s'il devait mourir le lendemain. Le 22 il fut pris d'une fièvre terrible qui le mit à bout et voyant que sa maladie s'aggravait il demanda les Saints Sacrements.


[400]
Depuis le matin, il s'était confessé et il avait reçu la communion. Mais avant de recevoir l'Extrême Onction, il nous a tous réunis autour de son angareb (qui nous sert de lit) et avec l'éloquence qui lui est propre et une véhémence qui lui venait de l'Esprit de Dieu au moment de mourir, il nous a parlé. Il nous a recommandé de rester très unis et forts dans notre engagement, de réaliser le projet de notre Supérieur, de lui montrer notre affection en travaillant pour la gloire de Dieu et de redoubler d'efforts pour convertir des âmes, etc...


[401]
"Adieu ! - nous dit-il, - on ne se verra plus sur cette terre, mais je serai toujours présent par mon esprit, je prierai Dieu pour vous et pour la Mission et nous serons toujours dans une communion fraternelle. Adieu !"

Puis, avec courage, il répondit aux prières de l'Eglise, il reçut les Saintes Huiles, après quoi, au bout de deux heures, il alla plutôt bien. Il n'avait jamais subi de saignée dans sa vie et par conséquent il n'accepta jamais de se faire prendre du sang, car il craignait d'en mourir ; mais le 22, dés qu'il tomba malade, il le demanda lui-même, après avoir reçu l'Extrême Onction.

Comme je savais que depuis un certain temps il souffrait, à la fois d'une petite inflammation à la poitrine, attrapée durant les désagréments des voyages et d'un ulcère qu'il traînait depuis des années, j'acceptais de le saigner tout en sachant que c'était un peu tard. Je pratiquais la première saignée, tout de suite après les Saintes Huiles et la fièvre tomba ; le lendemain je lui en fit une deuxième.


[402]
La journée du 23 se passa assez bien, et nous n'arrivions pas à croire qu'il allait mourir, mais lui disait que cela allait arriver. Le 24, la fièvre recommença beaucoup plus forte que le 22 et vers le soir nous lui donnions la Bénédiction Papale. Après cela il alla un peu mieux, mais la fièvre ne devait plus retomber et commença une éruption de miliaire, que j'ai essayé de combattre avec tous les moyens dont dispose la médecine. Mais cette alternance de mieux et de moins bien continua jusqu'au 26, et là il n'en pouvait plus. Mais comment le soulager, comment faire baisser la fièvre sans la glace, qui aurait suffi à freiner la miliaire ?


[403]
Dieu l'appelait à lui. Avec beaucoup de peine nous commencions a nous résigner, même si la perte pour nous était énorme. En effet toute la mission que Dieu nous avait confiée, allait retomber sur nos épaules, mais Dieu peut tout ! qu'il soit béni. Vers midi, la situation empira et pendant que nous l'assistions, il tomba dans le délire et cela dura deux heures environ. Puis commença l'agonie, et entouré par nous tous et de toutes les attentions possibles il rendit son âme à Dieu à cinq heures de l'après-midi du 26 mars, il manquait trois jours à ses 33 ans.


[404]
L'Abbé Oliboni se prépara pour son dernier voyage avec une parfaite résignation, une foi vivante, une confiance totale, une piété admirable et une envie forte de rejoindre son Dieu, voilà les sentiments qui l'animaient. Qui l'a connu de son vivant, qui connaissait ses qualités et ses talents, peut imaginer la peine que nous avons éprouvée de sa perte. Mais que soit faite la volonté de Dieu !


[405]
Il n'a presque pas dormi trois heures par nuit, le reste du temps il le passait dans la prière et la méditation. Il jeûnait beaucoup ; il traversa le désert de Nubie en buvant, le matin, un simple café sans sucre et en soupant le soir, sans boire ni manger autre chose. Outre le Bréviaire, chaque jour il récitait les Psaumes pénitentiels, les Psaumes graduels, sans oublier les moments de prière en commun. C'était le plus calme de nous tous, toujours humble et doux, bref, c'était un saint.

Il est mort comme le Christ est né, dans une étable. En effet, quand nous sommes arrivés chez les Kich, nous avons dû loger dans l'étable qui était destinée aux vaches, où nous sommes restés tous les cinq du 18 février au 26 mars.


[406]
Au matin du 27, l'Abbé Angelo et moi-même l'avons lavé et habillé. Nous l'avons déposé dans une caisse que nous avons clouée. Après les funérailles nous l'avons accompagné à sa tombe que nous avons fait creuser dans la forêt voisine. Nous avons rédigé une courte biographie que nous avons mise dans une bouteille bien scellée, elle-même introduite dans une plus grande également scellée et déposée dans sa tombe. A cet endroit fut plantée une croix. Quelques jours après, une hyène creusa à deux reprises jusqu'à la caisse pour le dévorer ; mais heureusement le bois était très dur, elle ne put rien faire. Un de nos frères est mort, mon cher Père, et sa mort au lieu de nous effrayer nous encourage à rester fermes dans notre engagement.


[407]
N'ayez crainte, cher Père, je suis devenu missionnaire pour travailler pour la gloire de Dieu et consacrer ma vie au salut des âmes. Et même si je devais voir tomber tous mes camarades, si la prudence ou d'autres raisons ne devaient pas me suggérer le contraire, moi je resterais et j'emploierais toutes mes forces à réaliser le projet de mon Supérieur. Par contre je vous promets, et c'est la règle chez les missionnaires, que si nous devions voir clairement qu'il nous est impossible de résister à ce climat, nous reviendrions avec la première expédition travailler dans notre pays. C'est le Seigneur qui décidera. En attendant, soyez dans la joie, n'ayez pas peur, on prévoyait qu'il y aurait une victime parmi nous ; que soit faite la volonté de Dieu.


[408]
Nous avons convoqué le chef de la tribu des Tuits afin de tâter le terrain pour voir si nous pouvons nous établir chez eux. Nous lui avons fait des cadeaux et il nous a dit que nous pourrions venir quand nous voudrions, et loger dans toutes les cabanes excepté les siennes. Nous lui avons demandé : "pourquoi pas dans les tiennes ?" "Parce que dans les miennes" - nous dit-il - "il y a un esprit qui dévore les hommes." "Nous allons le chasser," lui avons-nous répondu. "C'est impossible", nous dit-il, "car il dévore tout". On verra. Depuis mon arrivée chez les Kich j'ai commencé à pratiquer la médecine, et savez-vous qu'elle est leur façon de me remercier ? Quand ils ont avalé leur médicament, ces indigènes me prennent les mains et il crachent dedans, puis gentiment ils crachotent sur mes épaules et mes bras. Un fois j'ai refusé et une femme a fixé ses yeux sur ma figure de telle manière qu'on aurait dit qu'elle voulait me manger. Ces crachotements sont le signe le plus vif de leur gratitude. Il y a une quantité énorme de moustiques qui nous tourmentent, mais à l'époque des pluies ce sera pire. Les dégâts que peuvent faire ici les termites sont fantastiques ; une cabane ne dure qu'un an, car ceux-ci la détruisent .

Le premier jour, nous avons déposé nos caisses par terre, ils les ont tout de suite envahies et si nous ne faisions pas attention à détruire leurs nids ils les auraient complètement dévorées. Il suffit de savoir que dans toute la plaine des Kich, sur plus de 400 km, il y a des monticules de terre, grands comme la chambre ou vous dormez, construits par les termites et ces termitière sont des centaines de milliers et même plus, car il y en a tous les dix pas.


[409]
Quant à cette tribu, je vous dirai qu'elle est très peureuse, indolente et bizarre. Ses terres sont très fertiles, et aux mains d'un groupe d'Européens, ce serait un paradis terrestre, mais au contraire il n'y a que des ronces, car les habitants ne les cultivent pas. Les Kich préfèrent souffrir d'une faim atroce plutôt que travailler. Les troupeaux de vaches appartiennent à quelques propriétaires ; eux, les Kich, se nourrissent de fruits d'arbres plus pauvres que nos buissons de mûres. Ils restent dans ce climat torride même trois ou quatre jours sans manger, après quoi il se rassasient de ces fruits ou de nourriture volée. Voilà à quelles misères sont condamnés ceux qui n'ont pas été illuminés par la foi. On voit donc ces gens toujours sans rien faire avec leur lance à la main.

En plus ici nous avons une quantité d'araignées et de scorpions. Le jour de la mort de l'Abbé Francesco, un scorpion est tombé du toit et m'a piqué le doigt. J'ai pris la lancette, j'ai coupé l'endroit où il m'a piqué et j'ai mis de l'ammoniaque, en dix minutes c'était guéri.

Je dois vous dire aussi que moi qui aime beaucoup le lait je ne puis en boire que rarement, en effet les milliers de vaches qu'il y a ici arrivent à peine à allaiter leurs veaux qui restent sous la mère un an et demi. La raison en est le manque d'herbe, ici il n'y a que des ronces, dont se nourrissent les vaches.


[410]
Les orages et les tempêtes, ici en Afrique, sont formidables. Les orages sont si forts qu'ils arrivent tout à coup et abattent les cabanes et les arbres... apparaissent aussi des tourbillons de poussière qui tournent à toute vitesse.

Mais cela suffit, cher Père. Priez le Seigneur pour moi et pour nous, Dieu vous bénira certainement. Le Seigneur ne récompense que ses serviteurs ; vous l'êtes car vous avez accepté sa croix . Embrassez-la et serrez-la dans vos bras car c'est le trésor le plus précieux. Pour le reste soyez tranquille, heureux, amusez-vous. Je veux absolument que vous continuiez à jouer de votre instrument car quand je reviendrai à Vérone, si je ne meurs pas, je veux vous entendre le jouer


[411]
J'ai eu cinq fois des fièvres et je dois dire qu'elles n'ont pas été très agréables, mais que soit faite la volonté de Dieu. Je vous invite à être dans la joie, même si pendant un certain temps je ne pourrai pas vous écrire. J'essayerai de le faire si quelque barque nubienne passe par ici, mais peut-être que cela n'arrivera pas. Que le Seigneur décide.

Je relis souvent les lettres que vous m'avez envoyées depuis le début pour me remonter le moral. Faites-en de même avec les miennes, ainsi c'est comme si vous veniez de les recevoir.


[412]
Je me réjouis beaucoup que vous soyez content que j'ai visité la Terre Sainte. Ô, moi aussi, mon cher Père ! cette terre de mystères est toujours dans mes pensées, et dans mon imagination je me promène dans ces lieux ; maintenant surtout que nous sommes dans la semaine sainte, j'ai dans mon esprit le pays de tous les mystères de la passion du Christ.


[413]
On ne peut exprimer par de simples mots les sentiments qu'on éprouve en marchant sur cette terre sanctifiée par l'adorable présence du Rédempteur !

Mais cela suffit, cher Père. Adieu ! Soyez content et pensez à moi, car moi je pense toujours à vous et à votre beau sacrifice : Lisez les lettres que je vous envoie, puis fermez-les et envoyez-les à leur destinataire. Pour ne pas (...) vous charger des frais postaux, j'ai expédié beaucoup de lettres à Vérone, d'où on vous les transmettra.


[414]
Je les ai envoyées à Madame Rosina Faccioli-Sartori, Citadelle de Vérone, elle peut payer et le fait volontiers. Le reste est pour vous, je regrette que cela fasse un gros paquet ; mais que soit faite la volonté de Dieu.

Adieu mon cher Père. Saluez pour moi toute la famille, les amis, présentez mes respects au Conseiller et au Curé ... Je vous bénis tous les deux et je vous envoie mille baisers.



Votre fils très affectueux

Abbé Daniel Comboni

Missionnaire Apostolique en Afrique Centrale



P.S. Je vous fais savoir que nous sommes tous les trois en excellente santé et nous espérons que cela continuera car les pluies ont déjà commencé. Jusqu'à présent vous ne m'avez considéré que comme un simple voyageur, par la suite vous me verrez comme missionnaire et je vous donnerai des nouvelles de notre mission. Adieu.






39
Son Père
0
depuis les Kichs
20.11.1858

N° 39 (37) A SON PERE

AFC

Chez les Kich, le 20 novembre 1858

Mon doux et bien aimé Père !


 

[415]
Cela fait déjà sept mois que je n'ai pu vous écrire et vous envoyer un mot. En effet les vents du Sud empêchent les embarcations des commerçants de Khartoum de pénétrer la brousse qui constitue une barrière entre les territoires occupés par les Egyptiens en Nubie et les tribus de Noirs chez lesquels nous nous trouvons. Mais voilà qu'un bateau à vapeur, sous la conduite de Monsieur Lafarque négociant français en ivoire, qui est parti du Caire depuis 1857, lorsque nous étions à Alexandrie en Egypte, en traversant pour la première fois les eaux du fameux Fleuve Blanc, nous a apporté un grand paquet de lettres d'Europe, parmi lesquelles les vôtres, qui m'annonçaient la mort de ma chère maman...


[416]
Ah ! donc ma mère n'est plus ?... Donc la mort inexorable a coupé le fil des jours de ma bonne mère ?... Vous êtes donc tout seul, après avoir été entouré par vos sept enfants, tendrement aimés par celle que Dieu avait choisie comme compagne de votre vie ?... Oui, les choses en sont ainsi comme le veut la divine miséricorde. Que ce Dieu qui l'a voulu ainsi soit béni, que soit bénie cette main qui a voulu nous visiter en ce monde d'exil et de souffrance.


[417]
Ô, mon Père très doux ! Avec quels mots devrons-nous remercier la divine miséricorde qui, malgré nos défauts, daigne rester avec nous, nous visiter et nous combler de dons ?... Mon âme a été extrêmement rassurée lorsque j'ai lu votre résignation chrétienne à la volonté de Dieu qui a voulu vous séparer de ce qui faisait votre bonheur dans ce monde. Je sais que la faiblesse de la nature humaine vous amène parfois à des moments de grande mélancolie, mais la grâce du Seigneur, la précieuse protection de la Vierge Immaculée, et les bonnes paroles de ceux qui vous aiment, vous poussent vers des pensées plus nobles qui vous font bénir cette main qui a daigné vous toucher.


[418]
Que soit loué le Très Haut qui fait que nos pensées s'accordent ! Dieu nous a donné cette bonne mère et épouse, Dieu nous l'a reprise. Nous l'offrons donc avec générosité en sacrifice au Seigneur. Nous nous réjouissons car Dieu a voulu l'appeler pour lui accorder une récompense, bien méritée, à cause des souffrances et des sacrifices endurés pendant sa vie. Mais aussi pour nous donner l'occasion de souffrir quelque chose par amour pour lui. Oui mon cher père, elle a fini de pleurer sur cette terre et elle est enfin dans la gloire du Royaume pour partager, avec ses six enfants, la joie d'un Paradis sans fin. Elle attend que nous aussi, une fois gagnée la lutte pendant ce pèlerinage sur terre, nous allions les rejoindre.


[419]
J'exulte de joie car elle est aujourd'hui plus proche que jamais. Et réjouissez-vous aussi car le Seigneur exauce les vœux de nos bien-aimés qui, maintenant, prient pour nous et pour notre salut auprès du trône de Dieu. Exultons donc tous les deux, et je dirais, félicitons-nous mutuellement, car Dieu, dans son infinie miséricorde, semble vouloir nous donner des signes incomparables de son amour et veut nous glorifier. Nous sommes bien favorisés puisque Dieu nous offre avec amour les moyens et les occasions de nous sacrifier pour son amour.


[420]
Il en est ainsi, vous n'avez qu'à regarder les desseins de la Providence et l'attitude de Dieu envers ses fidèles serviteurs qu'il destine à une béatitude éternelle. L'Eglise du Christ a commencé sur cette terre, puis elle a grandi et s'est propagée au milieu des massacres et des sacrifices de ses enfants, parmi les persécutions et dans le sang de ses Martyrs et de ses Papes. Son propre Chef et Fondateur, Jésus Christ, est mort sur un infâme gibet, victime de la fureur d'une nation cruelle. Ses Apôtres ont subi le même sort que le Divin Maître.


[421]
Toutes les Missions, où on a propagé la Foi, furent fondées, se multiplièrent et triomphèrent dans le monde sous la fureur des princes, parmi les échafauds et les persécutions qui ont supprimé les croyants. On ne trouve nulle part qu'un saint n'ait pas connu une vie de souffrances, d'efforts et de difficultés. Même parmi les personnes justes, que nous connaissons, il n'y en a pas une qui ne souffre, ne soit affligée ou méprisée. Ô ! la palme du ciel ne peut se gagner sans peines, sans souffrances et sans sacrifices et ceux qui sont touchés par ces dons du ciel, peuvent à juste titre se considérer comme bienheureux sur cette terre car ils jouissent des béatitudes des saints, pour lesquels ce fut une grande joie de souffrir pour la gloire du Christ.


[422]
Ces faveurs, et ces prérogatives spéciales, par lesquelles Dieu choisit ses serviteurs, pour les distinguer de la foule immense des enfants du monde qui croient pouvoir trouver leur bonheur sur cette terre, ces faveurs donc nous ont été accordées, par la miséricorde de Dieu, à nous aussi. Mais nous, mon cher père, nous ne sommes pas dignes de tels dons, nous ne sommes pas dignes de souffrir par amour du Christ.


[423]
Mais Dieu, qui est le Seigneur de toute chose, veut nous privilégier au delà de nos mérites. Courage donc, mon père bien aimé ! Aujourd'hui nous sommes dans le champ de bataille des luttes de cette pauvre terre ; aujourd'hui nous sommes attaqués par nos ennemis les plus furieux ; la misère humaine voudrait nous faire chercher un bonheur éphémère ici bas, mais nous nous battrons héroïquement et accepterons avec générosité les difficultés, les souffrances et la séparation.


[424]
La misère de ce monde fait tout pour nous priver de la paix du cœur et de l'espérance en une vie meilleure. Mais aux côtés du Christ crucifié, qui souffre pour nous, on reste dans la joie au milieu des adversités, en gardant intacte cette paix précieuse, que le vrai serviteur de Dieu ne peut trouver qu'au pied de la croix. Nous sommes sur un champ de bataille, je vous le redis, et il faut se battre avec force. On ne peut atteindre des résultats ou des récompenses importants sans de grands efforts et des souffrances. Que l'idée de la récompense qui nous attend au ciel nous console et nous encourage. Mais que les dimensions et les difficultés de la lutte ne nous angoissent ni ne nous écrasent.


[425]
Nous avons à nos côtés le même Christ qui se bat et qui souffre pour nous et avec nous. Assistés par un Capitaine et Seigneur aussi généreux et puissant, non seulement nous pourrons accepter avec joie et endurance les épreuves que le Seigneur nous envoie, mais nous serons toujours prêts à en demander de plus grandes. En effet c'est uniquement grâce à celles-là et au mépris des choses du monde que nous pourrons gagner la gloire du Ciel.


[426]
Je vous répéterai toujours : courage ! car il ne nous reste que peu de temps encore et la scène flatteuse et inutile de ce monde disparaîtra de nos yeux, nous entrerons alors dans l'éternité qui nous attend. Pour renforcer ce que je viens de vous dire, voici trois citations de saints, par lesquelles je veux vous convaincre du fait que nous sommes favorisés sur cette terre, particulièrement lorsque Dieu nous demande de boire au calice des adversités et des souffrances.


[427]
Saint. Augustin dit que c'est un signe de prédestination à la gloire des Bienheureux, que de souffrir beaucoup pour le Christ et de peiner dans cette vie : Coniectura est, cum te Deus immensis persecutionibus corripit, te in electorum suorum numerum destinasse.


[428]
Chrisostome affirme : "C'est une grâce vraiment immense d'être réputés dignes de souffrir quelque chose pour le Christ ; c'est une couronne parfaite ; c'est une récompense qui n'est pas inférieure à celle du Paradis : "Est gratia vere maxima dignum censeri propter Christum aliquid pati ; est corona vere perfecta et merces futura retributione non minor."


[429]
Saint Pierre d'Alcantara, après avoir passé sa vie au milieu des difficultés et des souffrances, quelques jours après sa mort est apparu à Sainte Thérèse en Espagne, et il lui parla ainsi : "Ô ! heureuse pénitence, ô ! douces souffrances, qui m'ont donné tant de gloire" : O felix poenitentia, quae tantam mihi promeruit gloriam ! Ainsi parlent les enfants de Dieu, ainsi raisonnent les vrais disciples du Christ.


[430]
Nous aussi nous devons raisonner ainsi. Jetons-nous totalement dans les bras aimants de la divine Providence et battons-nous avec courage et jusqu'à la mort à l'ombre de la glorieuse bannière de la Croix. Ainsi nous gagnerons la précieuse couronne de la récompense éternelle.


[431]
A l'heure où je vous écris, je suis en parfaite santé. Du 6 avril jusqu'à la moitié du mois d'août le Seigneur avait bien voulu m'envoyer des fièvres qui m'avaient privé de mes forces. Mais après j'ai été beaucoup mieux, à tel point qu'au mois de septembre j'ai pu partir pour une expédition vers l'intérieur, chez les Gogh, à l'ouest du Fleuve Blanc. Le lendemain du jour où j'avais reçu les lettres d'Europe, c'est à dire le 14 de ce mois, j'ai été pris d'une fièvre telle, durant 5 jours, que j'ai commencé à me préparer à la mort.


[432]
Mais cette fois-là encore, Dieu n'a pas voulu de moi. Notre Angelo bien aimé a connu le même sort. l'Abbé Beltrame, notre Supérieur, excepté quelques fièvres légères au début de la saison des pluies, a toujours été en excellente santé. Que le Seigneur soit béni ! Actuellement nous sommes, tous les trois, en parfaite santé et prêts à travailler, avec la grâce de Dieu, pour la gloire du Christ.


[433]
J'aurais beaucoup à vous dire sur ces régions, sur ce que nous avons fait et ce que nous comptons faire à l'avenir. Je vous écrirai à ce sujet plus calmement, quand nos occupations nous permettront de le faire. Sachez pour le moment que cinq Missionnaires sont morts en quatre mois seulement, parmi lesquels le Provicaire Apostolique l'Abbé Ignazio Knoblecher, et l'Abbé Joseph Gostner Président de la Station de Khartoum. Ces morts ont décimé ceux qui œuvrent pour l'évangélisation dans ces missions ; donc les circonstances appellent une partie d'entre nous, ou la totalité, à Khartoum, où tout repose sur les épaules de notre Procureur l'Abbé Alessandro.


[434]
Au mois de février est mort aussi notre forgeron, que nous avions ramené de Vérone. Que le Seigneur soit béni ! Ne vous effrayez pas. Notre vie est entre les mains de Dieu. Qu'il fasse ce qu'il veut : nous lui en avons fait don de façon irrévocable. Qu'il soit béni. Ici on peut mourir du jour au lendemain. On n'a pas le temps de se préparer à la mort, il faut toujours être prêt. Une fièvre vous amène en quelques heures au bord de la tombe. Priez donc pour nous pour que nous soyons toujours dans la grâce de Dieu et prêts à mourir à n'importe quel moment.


[435]
Le 13 de ce mois j'ai reçu toutes vos lettres et celles de maman depuis l'année dernière jusqu'au 7 août de cette année. J'ai reçu deux lettres du Curé de Voltino, une de Antonio Risatti, une du Caporal, etc., un billet gentil de Monsieur Pietro Ragusini, toutes m'ont fait un grand plaisir. Saluez-les tous pour moi de tout cœur. Quand j'en aurai le temps j'écrirai à tout le monde. Les Abbés Giovanni et Angelo me demandent de vous saluer vivement. Souvent nous parlons de vous.


[436]
Votre chance de pouvoir souffrir pour le Christ est vraiment enviable ! Saluez et présentez mes respects à la famille Patuzzi, l'Abbé Bem, et surtout Monsieur Luigi, Monsieur Beppo, l'ami Antonio Risatti, Monsieur le Docteur et Monsieur Candido, le très aimable Monsieur Pietro, ainsi que son oncle Bortolo Carboni, Checco et Barbara Rambottini auxquels je pense toujours avec joie, le Peintre, Monsieur le Conseiller et sa famille dont j'ai reçu une lettre, l'Archiprêtre de Tremosine, l'Abbé Luigi, le Curé de Voltino, auquel j'écrirai, Madame Mariana Perini, Bettanini de Bassanega, les jardiniers de Tesolo et de Supino, Madame Minica et ses filles, les familles de Pietro Roensa, Carlo, Monsieur Vincenzo Carettoni, l'Abbé Pietro Grana, nos parents de Limone du coté de maman, de Bogliaco et de Maderno, le fameux Caporal, que salue également l'Abbé Angelo, etc. Salsani, etc...


[437]

Adieu mon Père bien aimé. Que le Seigneur soit toujours avec vous. Tels sont les souhaits de celui qui vous aime. Tels les soupirs de celui qui, en vous embrassant affectueusement, et en vous donnant mille baisers se déclare

votre humble fils très affectueux et reconnaissant

Abbé Daniel Comboni

serviteur des Noirs dans la pauvre Afrique Centrale


 


[438]
P.S. Que cela ne vous déplaise pas de recevoir ces deux images pieuses comme souvenir de moi. Avec celles-là je vous ai consacré à la Reine de la Nigrizia la Vierge Marie Immaculée. Dans ses mains vous êtes plus en sécurité que si vous étiez assis sur le trône d'un grand empire. Qu'elle vous console toujours. L'autre image noire donnez-la à l'oncle Giuseppe. Je vous fais savoir aussi que j'ai célébré pour vous et pour la pauvre maman 56 messes. Elles ont été dites pour vos âmes et comme j'avais le pressentiment que maman était morte, depuis le 17 juillet j'en ai dit en particulier 17 pour elle, et je m'en réjouis. Le jour après l'arrivée des lettres d'Europe, l'Abbé Giovanni a voulu que tous ensemble nous célébrions la Sainte Messe pour l'âme de Maman. Laissez-moi à l'avenir lui dire des messes, quand nous le pourrons. Mais je le fais à condition qu'elle en ait besoin, autrement je célèbre mes Messes à vos intentions et pour les âmes de nos parents défunts. Elle est au Paradis et prie pour nous. Adieu, mille fois adieu au nom de Jésus.


[439]
Quant à ceux qui voudraient éditer nos comptes-rendus, comme j'ai pu le lire dans certaines lettres que j'ai reçues c'est inutile, car notre Institut fait imprimer tout, comme il l'a toujours fait avec nos écrits qui avaient une certaine importance.


[440]
Quand l'occasion se présentera, nous enverrons à l'Institut une défense d'éléphant. Ce sont des animaux de dimensions énormes comme on n'en a jamais vu. L'éléphant qui possédait cette défense a été tué à Gogh, où nous nous sommes rendus, l'Abbé Giovanni et moi, en septembre dernier. Elle pèse environ 107 kg.

Ô, le nombre de bêtes sauvages et de gibier qu'on peut voir ici ! Il est certain que Monsieur Ventura Girardi se croirait au paradis au milieu de ces terres solitaires, lui qui rêve des oiseaux même la nuit. Mais assez comme ça.


[441]
N.B. Je vous laisse encore un souvenir, les mots du Christ, méditez sur eux et gardez-les en mémoire, car ils sont dignes d'être vénérés. Ce sont les suivants :

BEATI QUI LUGENT : ce qui veut dire : Heureux ceux qui pleurent.






40
Eustachio Comboni
0
depuis les Kichs
24.11.1858

N° 40 (38) - A EUSTACHIO COMBONI

AFC

Chez les Kich,

le 24 novembre 1858

Mon cousin bien aimé !


 

[442]
Eustachio, je n'ai plus ma mère !... Je l'avais et maintenant elle n'est plus là... Que le Dieu de miséricorde soit béni, car il s'est souvenu de moi !... J'ai résolument tourné le dos au monde, afin de sauver mon âme en me consacrant à un état de vie très proche de celui du Christ et des Apôtres. Avec la grâce de Dieu, j'ai vaincu ma nature en me séparant de ce que j'avais de plus cher au monde pour servir librement le Seigneur. Mais malgré tout cela j'ai senti avec force les cris de cette nature fragile et j'ai pleuré amèrement cette grande perte.


[443]
Que le Seigneur soit toujours béni ! Il en a voulu ainsi ; j'adore humblement ses décrets divins. Il lui a plu de rappeler ma mère, je me souviens de l'affection qu'elle me portait, et des sacrifices qu'elle a faits pour moi. Il lui a plu de laisser dans une douloureuse solitude mon Père, lequel, bien qu'il soit soumis à la volonté divine, toutefois, à cause de sa grande sensibilité, plonge dans une profonde mélancolie.


[444]
Mais Dieu le veut ainsi, qu'il soit béni ! La perte de ma mère et la solitude de mon Père me bouleversent. Mais secoue-toi mon âme de ton sommeil, regarde vers le haut, car l'homme n'est pas fait pour ce monde. Ô ! cette douce pensée, mon cher Eustachio, non seulement efface tous les troubles de mon âme, mais elle me remplit d'une joie ineffable.


[445]
Oui, je remercie le Seigneur qui nous a rendu visite à moi et à mon Père. N'ai-je pas abandonné le monde pour servir le Seigneur ? Mon Père n'a-t-il pas donné son accord, dans le seul but de faire la volonté de Dieu et avoir ainsi l'occasion de se sacrifier pour sauver son âme ? Le chemin le plus sûr pour le salut de l'âme n'est-il pas celui des sacrifices, des souffrances, de la négation de soi, en sacrifiant à Dieu chaque idole de son cœur ?


[446]
Oui mon cher cousin, cette sentence forte du Sauveur : "Quid prodest homini etc" : quel avantage l'homme aura-t-il à gagner le monde entier, s'il le paye de sa vie ? Ou bien que donnera l'homme qui ait la valeur de sa vie ? Ces mots ont gagné tant d'esprits qui étaient auparavant enlisés dans les affaires du monde, et sauvé tant de gens qui idolâtraient les biens matériels. Ces paroles ont changé le cœur de tant de personnes qui voulaient construire leur bonheur sur cette terre, en les gagnant à la Croix. Cette sentence prononcée par la vérité infaillible, qui a revêtu la pauvre condition humaine pour nous montrer le chemin du Royaume, c'est elle qui soutient mon esprit. Elle le soulève au dessus des choses de la terre, elle met dans mon âme le désir de nouvelles difficultés, car je suis parfaitement convaincu qu'elles constituent le meilleur moyen pour triompher du monde et s'approcher de Dieu.


[447]
Que soit donc bénie cette main qui nous purifie dans le creuset des humiliations et des souffrances de cette pauvre vie, laquelle pour finir n'est qu'un souffle qui passe. Il reste peu de temps à vivre, pour moi et pour mon père ; et il faut que je vous le dise, pour vous aussi. Nous sommes déjà âgés et bientôt il faudra rendre compte au Seigneur des talents qu'ils nous a donnés. Donc ma confiance est en Dieu, qui voit tout, peut tout, et qui nous aime.


[448]
Toutefois ne croyez pas que le fait de tout rapporter à Dieu ne me fasse pas apprécier les attentions que les hommes échangent par amour pour Dieu. Le Seigneur se sert des humains comme d'instruments pour accomplir ses desseins. Oui, mon cher cousin, le Seigneur se sert de vous et de votre famille pour consoler l'âme désolée de mon Père.


[449]
Ô ! combien j'aurais voulu vous exprimer mes sentiments d'affection et de gratitude lorsque j'ai appris, par les lettres de mon Père, tous les gestes d'amour que vous avez eus pour lui dans les moments les plus critiques causés par cette perte...

[Lettre incomplète]